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Mourir est-il devenu un service public ?

Le paradoxe d'un État qui prévient le suicide tout en instituant l'aide à mourir.

Mourir est-il devenu un service public ?

L’État qui mobilise le SAMU pour empêcher un suicide vient d’organiser le droit d’en obtenir un.

Le 15 juillet, l’Assemblée nationale a définitivement adopté la loi sur l’aide à mourir contre le Sénat, après l’échec de la commission mixte, sans consensus. Vincent Trémolet de Villers parle dans Le Figaro de « nihilisme d’État ». La formule est brutale. Elle vise juste.

Cette loi n’est pas mauvaise parce qu’elle refuserait la souffrance ou imposerait l’acharnement. Elle est mauvaise parce qu’elle transforme une détresse extrême en compétence administrative. Jusqu’ici, la médecine soulageait, sédatait, arrêtait les traitements inutiles : l’intention restait le soulagement. Désormais, l’intention devient la mort elle-même. Une société peut effacer cette frontière. Elle ne peut pas prétendre qu’elle ne l’a pas déplacée.

Le piège tient dans un mot : droit. Un droit n’est pas une tolérance ; il crée une obligation. Si j’ai droit à la mort, quelqu’un doit la fournir — médecins, pharmaciens, établissements, État. On croyait consacrer la souveraineté du patient ; on crée une prestation publique de plus. La seule qui soit irréversible.

C’est ici que l’analogie avec la GPA s’impose — non comme assimilation, mais comme logique. Dans les deux cas, on prétend que le consentement individuel suffit à légitimer une pratique qui engage le corps ou le geste d’autrui. Dans les deux cas, la même mécanique : l’exception devient liberté, la liberté devient droit, le droit devient procédure et toute objection, une atteinte à l’autonomie. Puis la logique égalitaire fait sauter les verrous : pourquoi cette pathologie et pas l’autre ? Pourquoi la souffrance physique et pas la souffrance psychique ? Les critères d’aujourd’hui sont les discriminations de demain.

Et les faibles ? La loi est écrite pour un individu abstrait, libre, entouré, informé. La personne réelle en fin de vie dépend, coûte, occupe un lit. Personne ne lui demandera de mourir. Mais l’option existera désormais dans son horizon : « je ne veux pas être un poids ». Le droit formel de mourir devient, pour les plus fragiles, le devoir intime de ne pas déranger.

L’inversion des priorités achève le scandale. La loi sur les soins palliatifs du 26 mai promet un accès équitable partout ; or une promesse n’est ni un lit, ni une infirmière de nuit. L’État, incapable depuis trente ans de résorber les déserts médicaux, se découvre soudain capable d’organiser une mort garantie. Le choix n’est libre que si les options sont réelles. Il est toujours plus simple de créer une procédure que de reconstruire une présence.

Cette loi est une loi de renoncement : à la frontière entre soigner et donner la mort, à la protection des vulnérables, à l’idée qu’une demande sincère n’est pas forcément juste. Le vrai progrès n’était pas de rendre la mort disponible.

C’était de faire qu’aucun être humain ne la demande parce qu’il souffre seul, parce qu’il a peur ou parce qu’il se croit de trop.

Paul Corey