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PROSPÉRISME : Fondements (2/7)

D'OÙ VIENT LA RICHESSE DES NATIONS ?

PROSPÉRISME : Fondements (2/7)

Pendant deux siècles, les économistes ont cherché la richesse dans les machines et le capital. Elle était d’abord dans le regard porté sur ceux qui créent.

En 1800, l’humain moyen vit avec 3 dollars par jour, comme sous César. En 2026, plus de 100 dollars dans les pays développés. Et sous nos yeux, l’accéléré : en quarante ans, la Chine sort près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté. Les trois quarts du recul mondial de la misère, selon la Banque mondiale.

Ni conférence internationale, ni impôt planétaire : des usines, des routes, des ports, de l’énergie, des entrepreneurs.

Le plus grand progrès social de l’histoire n’a pas été le fruit d’une quelconque politique sociale, d’un quelconque grand programme de redistribution.

Que l’on ne se méprenne pas : le régime chinois n’est pas un modèle. Sa méthode porte en elle sa propre hypothèque. Mais le fait demeure, et il est têtu. Et précisons-le : la Chine n’a pas produit ce miracle par ses propres idées ; elle a importé deux siècles d’idées produites ailleurs, par la liberté d’autres nations. Le rattrapage se copie ; la frontière s’invente.

Mais ce qui a vaincu la misère, ce n’est pas le partage d’une richesse existante. C’est la création de richesses, et les mécanismes qui la facilitent : marché, échange, concurrence, innovation.

Faut-il en conclure que la production a gagné et que la redistribution a perdu ? Ce serait remplacer une erreur par une autre. Le fait chinois ne couronne pas un camp ; il périme le débat gauche/droite. Depuis deux siècles, la gauche réclame une meilleure répartition des richesses et le capitalisme davantage de liberté pour en produire.

Ce face-à-face, qui a structuré le XXᵉ siècle, n’explique plus rien du nôtre. Ni pourquoi certaines nations, sociales ou frugales, prospèrent. Ni pourquoi la France, qui a essayé les deux, décline inlassablement aujourd’hui. Pour comprendre l’un et l’autre, il faut remonter à la source.

D’où vient l’explosion des richesses ?

Smith invoque la division du travail, Marx l’accumulation du capital, d’autres le charbon. Mais le charbon a toujours existé ; c’est le moteur qui est neuf, et le moteur est une invention. Newcomen, son créateur en 1712, était quincaillier ; Watt, qui le perfectionna, fabricant d’instruments. Deux hommes ordinaires, dans le seul pays où un artisan pouvait breveter, s’enrichir et être honoré pour cela.

Entre 1760 et 1840, en Grande-Bretagne, tout bascule : vapeur, filatures, usines, chemin de fer. Après dix mille ans de stagnation à 3 dollars par jour, le revenu par tête décolle et ne redescendra plus. Mais les machines sont la face visible du phénomène, pas sa cause. Quelque chose d’autre s’est produit. Quoi ? Il faudra deux prix Nobel et une historienne pour le dire.

En 1957, Robert Solow, professeur au MIT, fait le calcul que personne n’avait fait proprement : décomposer la croissance américaine du demi-siècle entre ses causes supposées. Combien vient du capital, combien du travail ? Le verdict mathématique est brutal : l’accumulation de capital bute sur les rendements décroissants. Le résultat est stupéfiant : les deux réunis n’expliquent qu’un huitième du doublement de la production par tête. Le reste, c’est-à-dire les sept huitièmes, forme un « résidu » que Solow baptise progrès technique sans pouvoir l’expliquer. Dans son modèle, il tombe du ciel, comme la pluie.

À long terme, seul le progrès des connaissances fait croître le niveau de vie (Nobel 1987).

En 1990, Paul Romer donne un nom au résidu : les idées. Son intuition tient en un mot, la non-rivalité. Un marteau, une tonne d’acier ne servent qu’à une personne à la fois ; une recette, un plan, un théorème servent à tous en même temps, sans jamais s’user. D’où des rendements croissants : plus une société accumule d’idées, plus il lui est facile d’en produire de nouvelles. Et surtout, les idées ne tombent pas du ciel : elles sont produites par des chercheurs et des entrepreneurs qui répondent à des incitations : brevets, profits, reconnaissance.

Les institutions qui protègent et récompensent l’innovateur déterminent donc le rythme de la croissance (Nobel 2018).

Restait le pourquoi. Pourquoi ces incitations sont-elles apparues là, et à ce moment-là ? Les historiens se disputent encore les causes : le charbon abondant, les salaires élevés, les institutions. Mais la réponse la plus profonde, celle du pourquoi du pourquoi, vient d’une historienne de Chicago : Deirdre McCloskey, dans une trilogie monumentale, près de 2 000 pages, de The Bourgeois Virtues (2006) à Bourgeois Equality (2016).

Trois mille ans de mépris organisé. C’est une constante de toutes les grandes civilisations. Chez Aristote, l’art d’accumuler la richesse est contre nature ; l’homme libre vit de sa terre, pas du négoce. Rome laisse le commerce aux affranchis. L’Église médiévale damne l’usurier. Le temps appartient à Dieu, on ne le vend pas. Le confucianisme classe le marchand au dernier rang des quatre ordres, sous le paysan.

La France d’Ancien Régime invente le mot qui dit tout : la dérogeance. Un noble qui commerce perd sa noblesse. Partout la même hiérarchie : l’honneur va à celui qui prie, combat ou possède la terre ; celui qui crée, échange ou invente est toléré, taxé, méprisé.

Conséquence pratique : le talent fuit la production. Dans un monde pareil, un fils doué achète une charge, une terre ou un canonicat, jamais un atelier.

Le grand basculement se produit vers 1650-1720, soit un siècle avant 1789, dans deux petits pays.

Comme toujours, il est d’abord une affaire de mots : c’est dans le langage public, sermons, théâtre, pamphlets, correspondances, que McCloskey a dépouillés toute sa vie, que se lit le changement de regard. Avant, le marchand y est un fourbe et le profit un péché ; après, le négociant devient un modèle, et « innovation », qui était une insulte, devient un éloge.

La Hollande ouvre la voie : une république de marchands, calviniste, sans roi ni grande aristocratie terrienne. Elle devient le premier pays où réussir en affaires est une vertu, non un vice. Rembrandt peint les syndics des drapiers comme on peignait des princes.

Puis l’Angleterre. La Révolution de 1688 subordonne le roi au Parlement, où siègent les intérêts marchands ; Londres invente le café, la presse, la Bourse. Les plumes les plus lues du royaume s’emploient à changer le vocabulaire. Daniel Defoe, le père de Robinson Crusoé, lui-même ancien commerçant, chante le négociant. Addison et Steele, inventeurs du Spectator, la gazette que tout Londres lit au café, en font un feuilleton : leur marchand de la City y est, semaine après semaine, plus sage et plus utile que le gentilhomme campagnard. Et Voltaire, exilé à Londres, s’émerveille dans ses Lettres Philosophiques : à la Bourse, le juif, le quaker et l’anglican font affaire ensemble, et le fils cadet d’un noble y commerce sans déchoir, quand en France, le même geste lui aurait fait perdre son rang.

La trajectoire de James Watt donne la mesure du changement.

Fils d’un charpentier écossais, sans naissance ni diplôme, il répare les instruments scientifiques de l’université de Glasgow. En perfectionnant la machine de Newcomen avec son condenseur qui divise par quatre la consommation de charbon, il fait de la vapeur le moteur universel. Et l’Angleterre le laisse récolter ce qu’il a semé : un brevet le protège, un industriel s’associe à lui, les savants le reçoivent d’égal à égal, et il meurt riche, honoré, statufié parmi les rois à Westminster.

Cent ans plus tôt — ou né en France —, le même homme, avec le même génie, aurait réparé les instruments du roi sans jamais dîner à sa table.

Deux choses, dit McCloskey, ont ainsi basculé. Et il faut les deux. La liberté d’essayer : la fin des monopoles de guildes, les brevets accessibles, les tribunaux qui font respecter le contrat du roturier comme celui du lord. La dignité de celui qui essaie : le regard social, qui ne se décrète dans aucun texte de loi mais qui décide de tout : où vont les fils doués, ce que les pères ambitionnent, ce que les filles épousent.

La liberté sans la dignité donne des marchands riches et honteux, qui achètent des terres pour se blanchir : c’est la France du XVIIIᵉ siècle, celle de Colbert et des manufactures, où Turgot échoue et où le talent continue de fuir vers les charges. La dignité sans la liberté entrave les idées et les initiatives.

L’Angleterre a réuni les deux ; la France attendra 1789 pour arracher par la révolution ce que l’Angleterre avait accordé par la culture.

On sera tenté d’y lire une prise de pouvoir : la bourgeoisie renversant le clergé et l’aristocratie. Marx l’a lu ainsi. Mais l’Angleterre aussi a décapité son roi - Charles Iᵉʳ, en 1649, cent quarante ans avant Louis XVI - et son régicide n’a rien déclenché : le revenu par tête n’a pas bougé d’un penny. Ce qui a tout déclenché, c’est le siècle qui a suivi, celui du basculement des mots.

La France, elle, a eu ses Lumières, et quelles Lumières : l’Encyclopédie, Condorcet, Lavoisier. Mais des Lumières qui honoraient le savant sans réhabiliter le marchand. Voltaire lui-même n’admire-t-il pas Londres pour ce qui manque à Paris ? Deux destins disent tout. L’Angleterre statufie Watt à Westminster. La France guillotine Lavoisier, le plus grand chimiste du siècle, devenu fermier général parce que le talent, chez nous, achetait encore une rente. La nuit du 4 août abolit les privilèges, mais la dérogeance survécut dans les têtes à son abolition dans les lois.

Deux régicides, deux trajectoires : la violence n’explique rien, puisqu’elle est des deux côtés. Le regard explique tout, puisqu’il n’est que d’un seul.

Une fois le respect installé, le talent afflue vers l’invention au lieu de la fuir ; chaque réussite prouve que le pari paie, ce qui renforce le respect, qui attire de nouveaux talents.

Ainsi, le regard devient le taux d’intérêt du capital humain d’une nation.

Les contre-épreuves abondent, car l’histoire a fait l’expérience en négatif : partout où le pouvoir religieux, mandarinal, aristocratique a refusé cette liberté et ce respect, la prospérité s’est éteinte. La Chine des Ming avait le capital, les institutions, le charbon exploité dès le XIᵉ siècle et le mépris pour ses ingénieurs, qui restaient des commis : quatre siècles de stagnation. L’Empire ottoman, pour protéger la rente de ses calligraphes et l’autorité de ses clercs, s’est privé d’imprimerie pendant près de trois siècles après Gutenberg. L’Espagne du Siècle d’or a reçu tout l’or des Amériques et l’a laissé filer vers Gênes et les Flandres, parce que l’hidalgo y méprisait le négoce et que l’Inquisition y surveillait les idées.

Ni la géologie ni la finance n’expliquent ces déclins. Par contre la hiérarchie des honneurs y jouent un rôle clé.

La leçon tient en une phrase.

La prospérité vient de la liberté des idées

et du respect de ceux qui les entreprennent.

Cette leçon, la France l’a désapprise. Le pays de la dérogeance n’a jamais tout à fait cessé de se méfier de ceux qui créent. Il a reporté sa passion sur ce qui vient après la création : le partage.

Depuis un demi-siècle, tout notre débat public demande comment répartir les richesses, presque jamais d’où elles viendront. Le premier texte de cette série l’a montré chiffres en main : à force de distribuer une richesse qu’il ne cultive plus, le pays consomme son capital.

Car cette permission de créer n’est pas un héritage paisible. C’est une conquête, arrachée il y a trois siècles aux ordres qui vivaient d’enfermer les idées. Et une conquête est réversible. Elle peut être reprise par une lente dérive des valeurs, par facilité et par négligence : une rente qui s’installe, un privilège qui se protège, une norme qui s’ajoute à une norme. Les ordres changent de nom ; le geste d’enfermer reste le même.

Il reste à transformer la leçon en boussole : dire ce que devient une idée quand elle réussit, ce qu’une nation doit compter, ce qu’elle doit transmettre. Ce sera l’objet du texte suivant.

Paul Corey