1789 : Mounier le prémonitoire
Édito WOW! · 16 juillet 2026

Le 20 juin 1789, un homme monte sur une table dans une salle de jeu de paume et rédige en quelques minutes le serment fondateur de la démocratie française. Quatre mois plus tard, ce même homme démissionne, horrifié par la révolution qu’il vient d’allumer, et s’exile. Il voulait un 1688 anglais. Il a obtenu 1793.
Fils d’un marchand drapier de Grenoble, Mounier devient avocat puis juge royal en 1783, à vingt-cinq ans. Ce qui le distingue n’est pas le droit, mais une obsession précoce : la Constitution anglaise, lue chez Locke et Blackstone. Un roi qui règne sans écraser, un Parlement bicaméral, une séparation des pouvoirs qui protège la liberté sans produire l’anarchie.
Le 7 juin 1788, la Journée des Tuiles enflamme Grenoble. Mounier est au cœur de l’insurrection. Le 21 juillet, il organise l’assemblée des trois ordres du Dauphiné à Vizille, qui vote par tête pour la première fois depuis un siècle : un modèle qui préfigure directement la procédure que Sieyès imposera à Versailles six mois plus tard. Plutôt que d’abolir la monarchie, Mounier voulait un 1688 anglais, la révolution qui soumet le roi sans le tuer. Il a obtenu 1793.
Le 20 juin 1789, les députés trouvent leur salle fermée sur ordre du roi.
Réunis dans la salle du Jeu de Paume, Mounier monte sur une table et rédige sur-le-champ un serment de résistance à l’arbitraire royal. Cinq cent soixante-dix-sept députés signent, un seul refuse. Ce texte, écrit en quelques minutes, devient l’un des actes fondateurs de la démocratie moderne.
En août, Mounier rédige aussi les trois premiers articles de la Déclaration des droits de l’homme.
Mais au Comité de constitution, ses convictions se heurtent à la majorité. Il défend une chambre haute à l’anglaise et un veto royal absolu, seul capable selon lui de protéger le peuple contre la précipitation de ses propres représentants.
L’Assemblée tranche en septembre 1789 pour le monocamérisme et le veto suspensif. Barnave et Sieyès l’emportent. Mounier est battu.
La rupture devient inévitable les 5 et 6 octobre 1789. Une foule marche sur Versailles, envahit le château, contraint le roi et la reine à rentrer à Paris sous escorte. Mounier, alors président de l’Assemblée, assiste impuissant au basculement.
Il démissionne le 8 octobre, quitte son mandat le 10, la France en mai 1790 et écrit : “Sans majesté royale, il ne peut plus y avoir de monarchie constitutionnelle. ”
En exil, d’abord en Savoie puis en Suisse, Mounier rédige les textes qui expliquent l’échec. Sa thèse tient en une phrase.
La France a copié les principes anglais sans comprendre les mécanismes qui les font tenir.
Proclamer des droits ne suffit pas sans institutions pour les rendre vivants. Il écrit: “Une déclaration sans Constitution est un arsenal sans murailles.”
Au même moment, Edmund Burke (1729–1797), député et philosophe irlandais considéré comme le père du conservatisme moderne, publie à Londres fin 1790 ses Réflexions sur la Révolution en France, prédisant que la reconstruction d’une société sur des principes abstraits mènerait au chaos puis à la dictature: trois ans avant la Terreur, neuf ans avant Bonaparte.
Mounier arrive au même diagnostic, mais en acteur brûlé écrivant depuis l’exil, et non en spectateur londonien.
Les monarchiens, ce courant qu’il incarne avec Malouet et Clermont-Tonnerre, formaient la position la plus cohérente de la Constituante mais la plus isolée : trop conservateurs pour la bourgeoisie révolutionnaire, trop libéraux pour la noblesse traditionaliste, perçus comme des anglomanes important un modèle étranger.
Mirabeau résume le rejet d’une formule cinglante : “on ne transplante pas les constitutions comme les arbres.”
Napoléon, pragmatique, rappelle Mounier en 1802 comme préfet d’Ille-et-Vilaine, puis conseiller d’État. Le bon gestionnaire l’emporte sur l’idéologue.
Il meurt à Paris en janvier 1806, à quarante-sept ans, presque oublié. Pas de Panthéon, pas de monument, sinon une rue à Grenoble.
La mémoire nationale efface volontiers ceux qui ont tenté d’éteindre l’incendie qu’ils ont eux-mêmes allumé.
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Paul Corey