PROSPÉRISME : Diagnostic (1/7)
POURQUOI UN PAYS SI RICHE VA T’IL SI MAL ?

Pour la première fois en temps de paix, une majorité de Français s’attend à ce que ses enfants vivent moins bien qu’elle. On peut discuter les sondages. On ne peut pas discuter cinquante ans de comptes. Regardons notre pays en face, chiffres en main.
Depuis 1974, la France n’a pas voté un seul budget en équilibre. Un demi-siècle de déficits ininterrompus, sous toutes les majorités, par tous les temps. La dette publique atteint désormais 115 % du produit intérieur brut, environ 3 500 milliards d’euros, plus de 50 000 euros par Français, nouveau-nés compris.
Sa seule charge d’intérêts dépasse 70 milliards par an : plus que le budget des armées et, sur sa pente actuelle, bientôt plus que celui de l’école. Nos taux d’emprunt ont rejoint, et parfois dépassé, ceux de l’Italie et de la Grèce, que nous regardions naguère de haut.
Nous dépensons pourtant plus que presque tout le monde : 57 % du PIB de dépense publique, un record du monde développé. Et qu’achète ce record ?
Des écoliers qui reculent dans tous les classements internationaux. Un chômage remonté autour de 8 % quand nos voisins frôlent le plein emploi. Une industrie tombée à 11 % du PIB, moitié moins que l’Allemagne. Des urgences qui débordent, des tribunaux qui manquent de greffiers, des prisons pleines et des peines inexécutées.
Le problème n’est pas la taille du chèque ; c’est ce qu’il achète.
Ajoutons le dernier étage : un pays devenu difficile à gouverner. Des majorités introuvables, des gouvernements qui se succèdent, des réformes votées puis suspendues, des budgets arrachés article par article. La machine à décider, elle aussi, est bien fatiguée.
Le plus troublant, pourtant, n’est pas que la France aille mal. C’est qu’elle pourrait aller beaucoup mieux car elle est encore riche et talentueuse.
La France pèse près de 20 000 milliards d’euros de patrimoine net — actifs moins dettes, selon l’INSEE fin 2024 — soit environ 285 000 euros par habitant et huit années de production nette. C’est le chiffre qui prouve qu’elle est un pays riche, confirmé par UBS qui la classe 6ᵉ au monde en nombre de millionnaires et dans le top 15 en patrimoine par adulte, pour moins de 1 % de la population mondiale.
Mais ce stock recule : entre 2020 et 2025, le patrimoine moyen des Français a perdu 4,5 % et le patrimoine médian 12,2 %, parmi les pires évolutions des pays riches. On objectera que ces variations tiennent pour partie à la pierre et aux taux. C’est vrai et c’est précisément le problème.
Notre patrimoine est un patrimoine de valorisation plus que d’accumulation. Retirez les murs : que reste-t-il d’usines, de brevets, de machines ? Un pays riche en résidences et pauvre en ateliers.
La France est riche, mais elle consomme sa richesse.
La France dispose encore de nombreux autres atouts. Des ingénieurs parmi les meilleurs du monde, que la planète entière s’arrache. Une électricité largement décarbonée, héritage d’un choix d’il y a cinquante ans. Des infrastructures que beaucoup nous envient. Une recherche reconnue, une épargne privée abondante, une démographie longtemps plus vigoureuse que celle de nos voisins, un patrimoine culturel sans équivalent. Aucune fatalité géographique, aucune malédiction des ressources, aucune guerre sur notre sol.
Une nation pauvre qui échoue subit son sort. Une nation riche qui échoue a fait des choix. Lesquels ?
Le manque de moyens ? On vient de le voir : nous détenons le record de la dépense. Il n’existe aucun problème français que l’on n’ait déjà essayé de résoudre par un chèque.
Le manque d’idées ? Pas vraiment. En 1960, le rapport Rueff-Armand inventoriait, rente par rente, les obstacles à l’expansion : professions fermées, prix administrés, situations acquises. Enterré. En 2008, la commission Attali récidivait, trois cents propositions. Enterrée. La même année, la France commandait à trois économistes de renommée mondiale, Stiglitz, Sen et Fitoussi, une commission pour mesurer ce qui compte au-delà du PIB. Remisée. Chaque année, la Cour des comptes documente, évalue, alerte. Chaque année, ses rapports dorment. La France est probablement le pays au monde qui possède le plus haut ratio de diagnostics par réforme.
Le manque de réformateurs, alors ? Chaque président depuis trente ans a réformé quelque chose : le travail, les retraites, l’école, l’État territorial… et souvent avec un vrai courage politique. Mais chaque réforme fut défaite, diluée ou suspendue par la majorité suivante, quand ce n’est pas par la même. Le courage a existé ; il n’a rien transmis.
Alors quoi ? Voici le mal, et il faut le nommer précisément.
La France ne s’appauvrit pas. Peu ou prou, elle maintient son niveau de vie. Mais à quel prix : elle consomme son capital. Elle vend son passé : Pechiney, Arcelor, Alcatel, Lafarge, les turbines d’Alstom… Non que vendre appauvrisse en soi : un rentier qui vend un meuble pour en acheter un plus beau ne se ruine pas. Il se ruine quand il vend pour payer le dîner. Or les dividendes, les brevets et les centres de décision sont partis avec, et le produit des ventes a financé la dépense courante, non le capital suivant.
Et elle hypothèque son avenir : 3 500 milliards de dette… pour solder son présent.
Un rentier qui vend ses meubles vit très confortablement. Il voyage, il reçoit, il paraît prospère… jusqu’au dernier meuble. Voilà cinquante ans que nous vivons sur les centrales, les infrastructures, les institutions, l’école et l’épargne que d’autres ont bâties, en empruntant par-dessus, et que nous appelons niveau de vie ce qui est, pour une part croissante, une liquidation.
Faisons l’inventaire, pièce par pièce.
Le capital humain : l’école qui a longtemps fourni au monde ses mathématiciens classe désormais ses écoliers parmi les derniers de l’Union européenne en mathématiques, et ses concours d’enseignants ne font plus le plein.
Le capital énergétique : le parc nucléaire légué par les années 1970 a vieilli plus de vingt ans sans qu’on mette en service un seul réacteur neuf. Le dernier, Flamanville, a été livré avec douze ans de retard et un coût quadruplé.
Le capital scientifique : 2,2 % du PIB consacrés à la recherche, quand l’Allemagne dépasse 3 % et la Corée du Sud 5 %. Nos doctorants qui font carrière ailleurs.
Le capital industriel : un déficit commercial chronique, des filières entières — médicament, machine-outil, électronique — passées sous pavillon étranger.
Le capital démographique : une natalité tombée à son plus bas niveau depuis un siècle.
Le capital financier : une épargne parmi les plus abondantes d’Europe, mais placée en dette publique et en pierre plutôt qu’en entreprises.
Le capital institutionnel, enfin : une confiance dans la parole publique qui s’étiole scrutin après scrutin.
À chaque étage, le même geste : on prélève beaucoup, on entretient peu, on n’ajoute presque rien. Chaque année, l’écart se voit un peu plus. Les charges enflent, les actifs s’usent.
L’intuition des Français est correcte. C’est cet inventaire qu’ils ressentent.
En vérité, rien, dans notre vie publique, n’oblige personne à compter ce que nous transmettons. Un élu récolte dans cinq ans ce qu’il sème ; les conséquences de ses choix mûrissent en vingt. Le court terme est rationnel pour celui qui décide et ruineux pour ceux qui héritent.
Aucun camp n’échappe à cette mécanique : la droite consomme le capital en baisses d’impôts non gagées, la gauche en dépenses de compensation sans terme, et les deux en paix sociale achetée à crédit.
La France manque d’arbitrages, c’est-à-dire d’une doctrine pour la guider.
Imaginons ce système de pensée. Il pèse une baisse d’impôts et une dépense publique dans la même balance. Il raisonne en générations, non en mandats. Il compte en stocks, non en flux : non ce que nous consommons, mais ce que nous léguons : les actifs, nets des charges. Il sait désigner, parmi tous les capitaux, celui qui engendre les autres. Et il est assez simple pour trancher n’importe quel débat, assez contraignant pour survivre à n’importe quelle alternance.
Ainsi, il sait reconnaître, idéalement mesurer, ce qui a déclenché le plus grand enrichissement de l’histoire, des années 1800 à nos jours. Non la révolution industrielle elle-même, mais ce qui l’a rendue possible.
Ce sera l’objet du texte suivant. À la source, on ne trouvera ni une machine, ni un gisement de pétrole. On trouvera le pourquoi du pourquoi : une attitude, un état d’esprit, un regard qui change tout. Un siècle des Lumières élargi qui porte bien son nom.
L’idée centrale qui en découle, elle, peut s’énoncer dès maintenant.
La prospérité ne se distribue pas : elle se plante.
Paul Corey