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1789 : Barnave le centriste

Édito WOW! · 15 juillet 2026

1789 : Barnave le centriste

En 1789, un avocat de vingt-huit ans tient tête à Mirabeau, alors âgé de quarante ans et déjà légende de l’Assemblée. Quatre ans plus tard, ce même homme monte à l’échafaud à trente-deux ans, brisé par la position qu’il avait choisie : le centre. Entre les deux, il aura théorisé les lois de l’Histoire cinquante ans avant Marx, et voté contre l’abolition de l’esclavage.

Fils d’un avocat protestant de Grenoble, Barnave grandit dans une bourgeoisie cultivée mais doublement exclue, par sa roture et par sa religion. Avocat à vingt ans, il se distingue moins par le droit que par l’éloquence. Le 7 juin 1788, la Journée des Tuiles enflamme Grenoble. Le 21 juillet, les trois ordres du Dauphiné se réunissent à Vizille et votent par tête : une révolution constitutionnelle avant la Révolution, dont Barnave est déjà l’un des artisans.

À l’Assemblée constituante, il s’impose comme le rival de Mirabeau. Là où celui-ci tonne, Barnave argumente. Dès juillet 1789, il défend le veto suspensif : le roi peut freiner l’Assemblée, jamais empêcher la volonté nationale. En février 1790, il prononce le discours qui le poursuivra jusqu’à l’échafaud, s’opposant à l’émancipation des esclaves au nom des intérêts commerciaux français. Barnave choisit les colons.

En juin 1791, la fuite de Varennes bascule son destin. Louis XVI et Marie-Antoinette, arrêtés en fuite vers l’étranger, sont ramenés à Paris par trois commissaires : Barnave, Pétion, Latour-Maubourg. Dans la voiture, la reine comprend qu’elle peut séduire ce jeune homme brillant.

Barnave, révolutionnaire radical, devient défenseur de la monarchie constitutionnelle et engage une correspondance secrète avec elle pour tenter de sauver le trône.

Avec Duport et Alexandre de Lameth, il forme le triumvirat, faction modérée qui cherche à stabiliser la Révolution autour de la Constitution de 1791. En novembre 1792, on découvre dans l’armoire de fer des Tuileries sa correspondance avec la reine.

Arrêté, emprisonné quinze mois, jugé en un jour, il est guillotiné le 29 novembre 1793. Il a trente-deux ans.

En détention, Barnave rédige son testament intellectuel, Introduction à la Révolution française, publiée seulement en 1843. Il y développe une théorie matérialiste de l’Histoire : quand la richesse mobilière dépasse la richesse foncière, une classe nouvelle exige le pouvoir.

Jaurès y verra le premier penseur français des luttes de classes, cinquante ans avant Marx. Dès 1792, Barnave écrit aussi que la guerre détruira la Constitution. Il a raison. Il est seul à le dire.

Le paradoxe de Barnave dépasse la politique : le même homme qui défend les droits universels en France les refuse aux colonies. La contradiction n’est pas seulement personnelle, elle est structurelle. La bourgeoisie commerciale protège ses revenus avant ses principes, et Barnave l’incarne avec une netteté presque clinique.

Réduit aujourd’hui à un quasi-anonymat, guillotiné, enterré dans une fosse commune, sans Panthéon ni monument, Barnave subit le sort classique des modérés. Ils perdent d’abord politiquement, écrasés par les radicaux, puis mémoriellement, oubliés par une Histoire qui préfère les héros purs et les monstres absolus. Plus proche d’un homme cornélien que d’une figure tranchée, il tente de faire tenir ensemble des forces contradictoires, et échoue.

Lamartine résume ce destin : ces hommes de transition que les révolutions produisent et dévorent avaient assez de génie pour comprendre leur temps, jamais assez de force pour le dominer.

Quand les extrêmes se radicalisent, ce sont les modérés qui coulent en premier. La leçon vaut pour notre époque.

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Paul Corey