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Macron : les petites phrases qui n’en sont pas

Il n’a pas seulement changé les mots. Il a déplacé leurs frontières et ce sans mandat

Macron : les petites phrases qui n’en sont pas

Et si ce qu’on a pris pour des maladresses était ce qu’il fallait prendre le plus au sérieux ?

Les « Gaulois réfractaires » ont occupé les plateaux pendant trois jours. « Le lieu de notre souveraineté », « la filiation construite », « l’aide à mourir » ont traversé la décennie presque sans débat. Les phrases qui font scandale s’oublient. Mais, en vérité, elles redessinent dangereusement le pays.

Emmanuel Macron aime les mots. Il les choisit, les retourne, les oppose. Avant son élection, il expliquait que la politique exige une « capacité à bien nommer les choses » et que changer le vocabulaire change profondément la manière de penser.

Prenons-le au mot.

Certaines de ses phrases ont été traitées comme des maladresses, des provocations, des traits de caractère. Le « pognon de dingue », « traverser la rue » ont occupé les plateaux quelques jours, puis disparu. Les plus importantes ressemblent le moins à des annonces. Quelques mots, prononcés comme des évidences, qui déplacent des frontières installées depuis des décennies, parfois des siècles.

L’HISTOIRE DEVIENT UN CRIME

Alger, 2017 : « La colonisation […] c’est un crime contre l’humanité. »

La phrase est considérable. Les violences de la colonisation sont documentées ; elles existent sans Emmanuel Macron. Le déplacement se loge ailleurs. « Crime contre l’humanité » désigne l’une des catégories juridiques les plus graves que notre civilisation ait produites. Appliquée à « la colonisation » au singulier, elle fait passer un phénomène immense, divers selon les territoires, les époques et les acteurs, du jugement de l’histoire à celui du droit pénal.

Le président précisera sa pensée : ni les pieds-noirs, ni les appelés, ni tous les acteurs de la colonisation ne sont à ses yeux des criminels, et certains y ont fait « le bien ». Il maintient pourtant que « la racine du phénomène colonial est mauvaise ».

Toute la question tient dans cette articulation. Une histoire peut-elle être à la fois un objet complexe et, dans son principe même, un crime ?

L’enjeu dépasse l’Algérie. Il touche à la manière dont une nation juge son propre passé.

LA CULTURE FRANÇAISE DEVIENT « UNE CULTURE EN FRANCE »

Même année : « Il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, elle est diverse, elle est multiple. »

Tout tient dans une préposition. Dire la culture française diverse relève presque de la banalité : racines gréco-romaines, christianisme, Renaissance, Lumières, apports régionaux et étrangers. Aucune grande culture n’est chimiquement pure.

Passer de la culture française à la culture en France change pourtant la nature du sujet. Dans la première expression, quelque chose existe et s’enrichit de ses apports. Dans la seconde, un territoire accueille plusieurs expressions culturelles. Quelques mois plus tard, le président corrige : « Il y a une culture française », aux « affluents multiples ». La correction est révélatrice.

Deux lectures de la diversité s’affrontent : elle nourrit une culture commune, ou elle finit par s’y substituer.

LE DÉSACCORD DEVIENT UN TRAIT DU PEUPLE

« La France n’est pas un pays réformable […] car les Français détestent les réformes. » Puis : « Les Gaulois réfractaires au changement. »

La plaisanterie a fait rire, puis fâché. Prenons-la au sérieux. Lorsqu’un peuple refuse une réforme, deux lectures s’offrent. La réforme est mauvaise, mal conçue ou mal expliquée. Ou le peuple est réfractaire. Dans la seconde, le problème change de camp : le soupçon quitte la décision pour viser celui qui la refuse. Le mandant devient l’obstacle.

Déplacement minuscule en apparence. Immense en démocratie.

LE NATIONALISME DEVIENT LA TRAHISON DU PATRIOTISME

Sous l’Arc de Triomphe, le 11 novembre 2018 : « Le patriotisme est l’exact contraire du nationalisme : le nationalisme en est la trahison. »

L’affirmation est absolue. Distinguer l’attachement à son pays d’un nationalisme agressif, qui proclame la supériorité de sa nation et nie les droits des autres, se défend aisément.

Le président va plus loin : il pose deux termes comme des contraires. Or le nationalisme désigne aussi, historiquement, le principe selon lequel une nation entend disposer d’elle-même. Il a produit des guerres. Il a produit aussi des indépendances et des libérations nationales.

Combattre certaines de ses formes relève du débat. Le déclarer par définition trahison du patriotisme relève du dictionnaire et de l’idéologie.

LA SOUVERAINETÉ CHANGE DE LIEU

Voici le déplacement le plus constant. 2017 : « Le lieu de notre souveraineté aujourd’hui, c’est l’Europe. » Puis : « L’Europe seule peut […] assurer une souveraineté réelle. » En 2024 : « Notre avenir européen […] et l’avenir de la France […] sont indissociables. »

Une formule devient une doctrine. La construction européenne se présentait comme l’exercice en commun de certaines compétences par des États souverains. L’Europe devient le lieu même de la souveraineté, et la souveraineté nationale exercée seule cesse d’être « réelle ».

La thèse se défend. Elle oblige alors à mesurer ce qu’elle engage. La souveraineté répond à une question très simple : qui décide en dernier ressort ? Si le lieu de la souveraineté française est l’Europe, qui est le souverain ? Les États, le Conseil, le Parlement européen, la Commission, les peuples européens, un peuple européen encore introuvable ?

Ces questions touchent à la définition même de la démocratie.

LA MENACE DEVIENT « EXISTENTIELLE »

Mars 2025 : « La Russie […] constitue dans la durée une menace existentielle pour l’ensemble des Européens, et donc aussi pour la France. »

L’invasion de l’Ukraine, les capacités militaires russes, les opérations hybrides justifient une réflexion stratégique majeure.

Mais, tout le poids de la phrase repose sur un adjectif. Une menace existentielle vise notre existence même, au-delà de nos intérêts, de notre sécurité ou d’un allié.

Pour une puissance nucléaire, le terme engage. Si la menace est existentielle, les moyens d’y répondre changent d’échelle.

La phrase suivante en découle.

NOS « INTÉRÊTS VITAUX » DEVIENNENT EUROPÉENS

2020 : « Les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne. » L’expression désigne le cœur de notre doctrine nucléaire.

En 2026, le président va plus loin : « L’indépendance ne peut être la solitude. » Et il demande : « Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu sans que cela affecte nos intérêts vitaux ? »

Un verrou demeure : la décision ultime reste française. Son périmètre s’élargit.

L’évolution touche la question la plus grave qu’un président puisse avoir à trancher : pour défendre qui la France accepterait-elle de mettre en jeu sa propre survie ?

Une autre phrase suffit à ouvrir l’abîme.

LA FAMILLE DEVIENT « LES FAMILLES »

En 2016 : « Il n’y a pas un modèle de famille. » Puis, plus profond : « On est en train de découvrir que la filiation peut être naturelle ou construite. »

La famille prend depuis longtemps de multiples formes : biologique, adoptive, recomposée, monoparentale. La filiation répond à une autre question : de qui suis-je l’enfant ? La dire « construite » fait entrer le projet, la volonté et le droit dans un domaine défini d’abord par l’engendrement, puis étendu par l’adoption.

Aux Bernardins, en 2018, le président reconnaît lui-même que « le statut de l’enfant parfois se brouille ».

Il accompagne le déplacement tout en nommant ce qu’il déplace.

L’EUTHANASIE DEVIENT UNE « AIDE À MOURIR »

Sur la fin de vie, le déplacement tient presque entier dans le vocabulaire. Le président écarte « euthanasie » et « suicide assisté ». Il retient « aide à mourir », inscrite dans une logique de « fraternité ».

Le choix se défend : le dispositif distingue plusieurs situations et pose des conditions précises. Les mots, eux, portent leur charge. « Suicide assisté » décrit un acte. « Euthanasie » en décrit un autre. « Aide à mourir » décrit une relation. « Fraternité » lui attribue une valeur.

Le débat glisse de ce que l’on fait vers l’intention au nom de laquelle on le fait. Favorable ou hostile, chacun gagne à voir ce glissement.

ET C’EST PEUT-ÊTRE CELA, LE MACRONISME

Pris séparément, chacun de ces déplacements se défend. Leur accumulation dessine une pensée. Le macronisme conserve les concepts et déplace leur frontière.

La France demeure, son avenir devient indissociable de celui de l’Europe. La souveraineté demeure, son lieu change. La dissuasion demeure française, ses intérêts vitaux deviennent européens. La culture française demeure, inséparable désormais de sa multiplicité. La famille demeure, aucun modèle ne la définit plus. La filiation demeure, elle peut se construire. La protection de la vie demeure, elle peut inclure l’aide à mourir.

Le fameux « en même temps », appliqué aux mots eux-mêmes. Le procédé évoque un géomètre qui déplace les bornes du cadastre à la nuit tombée. Personne n’est exproprié. Chacun possède un peu moins.

Aucune de ces phrases n’a figuré dans un programme soumis au vote. Presque aucune n’a reçu le débat proportionné à ce qu’elle engage. Le peuple délègue des actes ; son président s’arroge les définitions.

Il faut donc relire ces phrases. Lentement. Chacune a redéfini un mot, et celui qui change les définitions change déjà une part du monde qu’elles décrivent.

En 2027, les candidats diront ce qu’ils feront. Il faudra aussi leur demander quels mots ils comptent changer.

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Paul Corey