Macron et l’Europe : sortie par le haut ou fuite en avant ?
Faute de parvenir à transformer la France, Emmanuel Macron cherche dans l’Europe la puissance qu’il n’a pas su construite.

Un président qui ne parvient plus à gouverner son pays propose désormais d’en gouverner vingt-sept. Plus le bilan national s’effrite, plus l’horizon européen s’élargit.
Ce mouvement porte un nom : la fuite par le haut.
L’enthousiasme de 2017. Jeune, inexpérimenté, mal entouré, mal conseillé, mais chanceux, sûr de lui, plein d’énergie. Plutôt naïf.
Le réel frappe en dix-huit mois. En novembre 2018, les ronds-points se couvrent de gilets jaunes. Une taxe carburant mal calibrée sert de détonateur, mais la déflagration vient de plus loin. Les petites phrases, les « Gaulois réfractaires », la rue qu’il suffirait de traverser, le « pognon de dingue », avaient déjà dessiné le portrait d’un pouvoir hors-sol.
La colère du terrain transforme les maladresses de ton en question de légitimité.
Emmanuel Macron le vit mal. On peut sans peine imaginer une grande déception ou désillusion.
À partir de là, le quinquennat devient une succession de reculs. La réforme des retraites de 2023, arrachée par le 49.3, devait constituer la pièce maîtresse du bilan, la mère de toutes les réformes. Elle a fini suspendue pour sauver un gouvernement.
Entre les deux, la dissolution de juin 2024 a produit une Assemblée sans majorité, un pays sans cap, un exécutif sans prise. L’immobilisme est devenu le régime ordinaire de la République.
Beaucoup imaginent qu’un tel échec appelle l’introspection.
En réalité, pour notre personnage, il appelle un récit. Hubris oblige.
Celui-ci se construit par glissements successifs : le pays résiste, les corps intermédiaires bloquent, la société se crispe, la France serait irréformable. La responsabilité change de camp.
Le pilote accuse les passagers des secousses qu’il n’a pas su anticiper et de la trajectoire qu’il n’a pas su tenir.
Dans ce récit, l’Europe occupe une place centrale.
Elle formait déjà la colonne vertébrale du discours de la Sorbonne, en septembre 2017, avec sa promesse de souveraineté européenne. Elle devient aujourd’hui une échappatoire. Si la France résiste, l’Union la tirera vers le haut. Si Paris échoue, Bruxelles réussira.
L’argument possède l’élégance des alibis parfaits.
Il déplace la scène du crime vers une juridiction où personne ne rend de comptes aux électeurs français.
Le canot de sauvetage prend l’eau. Le rapport Draghi, remis en septembre 2024, décrit un continent qui décroche face aux États-Unis et à la Chine sur la productivité, la recherche et le coût de l’énergie. Frontières poreuses, défense suspendue au parapluie américain, industrie sous pression, démocratie vécue comme lointaine. Une Union fédérale ajouterait un étage de plus à une architecture déjà saturée, et un écran de plus entre le citoyen et la décision.
Le basculement est historique. Avant, la construction européenne reposait sur des nations fortes qui mettaient en commun ce qu’elles maîtrisaient. De Gaulle et Adenauer, Mitterrand et Kohl négociaient depuis leurs réussites intérieures. Aujourd’hui, on cherche à Bruxelles la puissance que l’on n’a pas su bâtir chez soi. La France pesait par ce qu’elle apportait. Elle espère désormais peser par ce qu’elle délègue.
Un levier sans point d’appui ne soulève rien.
La stratégie possible inverse la séquence.
Redresser : finances publiques, appareil productif, autorité de l’État, trois chantiers qui ne dépendent d’aucun traité.
Démontrer : un pays qui réforme, produit et tient ses comptes retrouve la crédibilité que les discours ont dilapidée.
Peser : fort de ce redressement, Paris peut orienter l’Europe vers une alliance de nations souveraines, coopérant sur l’énergie, la défense et les frontières, plutôt que vers une fédération qui dilue les responsabilités.
Cette souveraineté par l’exemple exige de renoncer au grand récit pour exécuter le mandat du sursaut. C’est tout l'enjeu de 2027.
Paul Corey