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Retraites : 65 ans, il faut trancher

Préserver les pensions sans alourdir les prélèvements exige un choix sur la durée du travail. Il doit être demandé avant l’élection.

Retraites : 65 ans, il faut trancher

Le déficit des retraites : cinq milliards. Celui de la France : trente fois plus. Et c’est des retraites qu’on parle.

Le pays se trompe de débat. Le problème n’est pas les retraites. C’est la dépense publique.

En 2025, les dépenses des administrations publiques françaises représentent 57,2 % du PIB, contre 49,8 % pour la zone euro. Plus de sept points d’écart. Sept points de richesse nationale dépensés chaque année au-delà de nos voisins, financés à crédit depuis cinquante ans.

Regardons les comptes. Le système de retraite serait déficitaire de 5,1 milliards d’euros en 2025, soit 0,2 point du PIB. La même année, le déficit public a atteint 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB.

Le trou des retraites pèse trente fois moins que celui du pays. Un détail.

Et encore, ce chiffre flatte : l’État employeur verse pour ses fonctionnaires une contribution plusieurs fois supérieure à celle d’une entreprise, qui maquille le trou au lieu de le combler. (cor-retraites) (bdor)

Le vrai sujet, c’est la dette.

Près de 5 % de taux à dix ans, au plus haut depuis 2002. Une France qui emprunte désormais plus cher que l’Italie. Une charge d’intérêts qui dépassera en 2027 le budget de l’Éducation nationale. Nous sommes au bord de la crise.

Pour revenir à 2 % de déficit en 2032, il faudra freiner la dépense - avec sa croissance attendue d’ici 2032 - d’environ 190 milliards.

Et là, les retraites cessent d’être un détail.

En 2025, les dépenses de retraite représentent 422 milliards d’euros, soit 14,1 % du PIB. Un quart de toute la dépense publique.

L’écart de la France avec la zone euro en matière de déficit et de dette vient presque entièrement, depuis 2000, du niveau et de la dérive de ses dépenses de santé et de retraite. Démographie et immobilisme obligent. L’un des deux facteurs est imposé, comme la gravité. L'autre est pilotable , comme le nucléaire.

On ne vide pas une baignoire en épargnant le plus gros robinet. Le sujet n’est pas que les retraites soient en déficit. C’est qu’on ne résoudra pas la crise de la dette sans toucher au premier poste de la dépense.

Mais l’inverse est tout aussi faux. Si les retraites devaient porter seules l’effort, il faudrait amputer les pensions d’un quart. Personne ne le propose. Personne ne le fera jamais. Les retraités feront leur part, juste leur part, leur part juste, comme tout le monde.

Reste à savoir comment. Le pays se déchire sur l’âge légal, le chiffre le plus simple à brandir sur une pancarte. C’est aussi le moins décisif. Trois manettes, et non une, décident du jour où l’on part.

L’âge légal est un plancher. C’est lui qui fait descendre le pays dans la rue : soixante ans en 1982, soixante-deux en 2010, soixante-quatre en 2023, réforme suspendue en 2025. Quarante ans de batailles, pour moins de trois ans.

L’âge du taux plein est le filet des carrières incomplètes. Il est passé de soixante-cinq à soixante-sept ans en 2010. Presque personne ne l’a remarqué.

La durée de cotisation décide pour la plupart des Français. Trente-sept ans et demi en 1971, quarante en 1993, quarante-trois pour les générations nées à partir de 1965. Cinq ans et demi de plus, sans un seul cortège.

On débat de l’âge. L’enjeu est la durée.

Alors, 65 ans ? Peut-être. Mais c’est encore la mauvaise question. Celle qui compte : comment partager entre le travail et le repos les années que nous offre l’espérance de vie ? Chaque réforme l’a tranchée à la main, au prix d’une bataille. Il suffirait de la trancher une fois.

Une règle d’or de la répartition : chaque année de vie gagnée se partage, deux tiers au travail, un tiers à la retraite.

La loi de 2003 l’avait posée avant de l’oublier. Le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas, l’Italie l’appliquent. Votée une fois, elle épargne au pays une guerre par quinquennat.

La capitalisation, elle, arrive trop tard : une génération paierait deux fois.

Reste la condition sans laquelle rien ne passe.

L’ effort doit être partagé, et l’exemple doit venir d’en haut.

Les retraités sont prêts à voir leur pension revalorisée un peu moins vite que les prix, les plus modestes protégés. Ils ne demandent pas qu’on les épargne. Ils demandent qu’on ne les désigne pas seuls.

En retour, ils posent une exigence simple : que tout le monde travaille plus, et plus longtemps.

À commencer par l’État et les services publics (administrations, santé, collectivités)

Près de six millions d’agents, trois fonctions publiques, des centaines de corps, des procédures empilées depuis des décennies. Le fonctionnaire voit sa pension calculée sur ses six derniers mois, le salarié du privé sur ses vingt-cinq meilleures années. Aucun droit acquis à retirer : aligner l’avenir suffit, et fermer les derniers régimes spéciaux, à commencer par celui des parlementaires.

Le salarié du privé n’acceptera la règle que s’il voit le public s’y plier.

Travailler plus, c’est aussi produire davantage dans le même temps.

Il y a vingt ans, un Français produisait autant par heure qu’un Américain. Ce n’est plus le cas. L’intelligence artificielle offre une occasion rare : un dossier instruit en trois minutes au lieu de trois semaines, un agent rendu au guichet, une infirmière rendue au malade.

L’administration la plus lourde d’Europe est aussi celle qui a le plus à gagner, à condition de se réorganiser derrière la machine.

La démographie n’a pas de couleur. Seul le partage du coût est politique.

À six mois du scrutin, qui ose le dire ? Jean-Luc Mélenchon a fait des retraites un pilier central de sa campagne, avec pour proposition principale de ramener l’âge légal à 60 ans.

Marine Le Pen propose de revenir à 62 ans et d’annuler le relèvement de la durée de cotisation. Deux promesses, aucune facture. Qui paiera les années offertes ? Les actifs, par des cotisations plus lourdes ? Les retraités, par des pensions plus maigres ? Nos enfants, par la dette ? Ni l’un ni l’autre ne le dit.

Et le centre ? Il fait pire : il se contredit. Trois anciens ministres du même camp, trois réformes incompatibles. Édouard Philippe veut 65 ans et 45 ans de cotisation, plus une capitalisation que l’État amorcerait pour chaque jeune. Gabriel Attal veut supprimer l’âge légal et renvoie les détails techniques aux partenaires sociaux. Bruno Retailleau veut repousser l’âge et l’indexer sur l’espérance de vie en bonne santé.

L’un empile les manettes, l’autre les supprime, le troisième en invente une nouvelle. Aucun ne dit combien les retraites apporteront aux 190 milliards à trouver.

Tous ont gouverné pendant que la dette montait. S’ils ne s’accordent pas entre eux sur le premier poste de la dépense, sur quoi se mettront-ils d’accord pour gouverner ?

Ils ne proposent pas un mandat. Ils se disputent un programme.

Raphaël Glucksmann réclame l’abrogation de la réforme Borne et une refonte bâtie sur la pénibilité, sans fixer d’âge unique. Il refuse de s’avancer sur une réforme détaillée et dit vouloir se concentrer sur la durée de cotisation et la pénibilité. Il a raison sur la cible, tort sur la méthode. Parler de la durée sans dire laquelle, c’est esquiver la seule question qui fâche. Abroger sans chiffrer n’est pas une réforme. C’est une absence.

Refuser de travailler plus longtemps est un choix. Refuser d’en dire le prix est une fuite.

Et dans un pays au bord de la crise de la dette, la fuite n’est plus une opinion : c’est un manque de responsabilité.

En 2027, chaque candidat devra répondre avant le vote, pas après : quelle dépense en moins ? quelle règle pour la durée ? quel effort pour l’État ? Et qui paiera la différence ?

Celui qui se tait ou fuit le sujet ne demande pas un mandat.

Il demande un chèque en blanc. Irresponsable.

Paul Corey