La faute aux boomers ?
Accuser une génération évite d'interroger un demi-siècle de choix budgétaires.

La France consacre 31,9 % de sa richesse à sa protection sociale, contre 27,3 % en moyenne dans l’Union européenne. Elle emploie 60,4 % de ses 55-64 ans, contre 75,2 % en Allemagne. Le procès intenté aux retraités désigne des bénéficiaires. Il évite soigneusement de nommer ceux qui ont écrit les règles.
L’accusation circule partout. Les boomers auraient vécu au-dessus de leurs moyens et laissé l’addition aux suivants. L’explication a le mérite de la simplicité. Elle a surtout le défaut d’être trop courte.
Les pensions pèsent 14,2 % du produit intérieur brut. La protection sociale dans son ensemble en pèse 31,9 %, soit 888 milliards d’euros de prestations : retraites, santé, famille, chômage, logement, dépendance, pauvreté. Isoler les retraites permet de désigner une catégorie. Regarder l’architecture entière oblige à interroger un demi-siècle de choix collectifs.
Le premier exercice est un confortable bavardage. Le seconde est une analyse politique.
Cette manœuvre porte un nom : l’imputation générationnelle. Elle transforme en débiteurs ceux qui n’ont jamais voté les règles dont ils bénéficient.
Une génération ne délibère pas. Un Parlement vote, un gouvernement arbitre. En janvier 1982, une ordonnance abaisse la durée légale du travail à trente-neuf heures et généralise la cinquième semaine de congés payés. En mars de la même année, une seconde ouvre la retraite à taux plein dès soixante ans. Les trente-cinq heures suivront à la fin des années 1990. Les retraités d’aujourd’hui ont voté, comme les autres. Mais aucun d’eux n’a voté un budget ou rédigé une ordonnance.
Reprocher aux convives un menu commandé par la maison relève d’une drôle de comptabilité.
Pendant ce temps, l’équation démographique basculait. Trois cotisants finançaient un retraité en 1970. Ils sont environ 1,7 aujourd’hui.
Pendant ce temps, l’Allemagne porte son âge légal à soixante-sept ans d’ici 2031 et travaille désormais à l’indexer sur l’espérance de vie. Et depuis des décennies, les Pays-Bas ont adossé depuis des décennies leur retraite professionnelle à un pilier par capitalisation.
La France, elle, a tenté puis reculé. Le volet retraites d’un plan de refonte de la Sécurité sociale est retiré sous la pression de la rue en 1995. Un relèvement d’âge limité à deux années en 2010, est engagé au moment précis où une crise financière absorbe les marges. Un second relèvement est suspendu fin 2025 avant même d’avoir produit ses effets. Trois tentatives. Aucune refonte.
L’euro a fourni entre-temps la carte de crédit à taux réduit qui rendait l’attente supportable. L’échéance tombe maintenant : 3 536 milliards d’euros de dette publique, 117,5 % du produit intérieur brut au premier trimestre 2026.
Le conflit réel oppose moins les vieux aux jeunes que les promesses accumulées aux ressources capables de les tenir.
Aucune génération n’échappera à l’effort. Mais cet effort n’est acceptable qu’à trois conditions.
Réaligner l’ensemble du modèle — retraites, santé, chômage, solidarité, prestations — sur ce que le pays produit réellement, plutôt que de faire payer une catégorie pour préserver intact tout le reste. Une réforme qui cible porte un autre nom : la spoliation. Elle est aussi contre-productive.
Accroître le travail productif. Un système social se rééquilibre autant par ce qu’il encaisse que par ce qu’il verse. Avec 673 heures travaillées par an et par habitant, contre 750 dans l’Union européenne et 776 en Allemagne, la France figure en bas du classement européen (Rexecode, données Eurostat). Ramené à la population en âge de travailler, l’écart tient encore : 6 % sous la moyenne européenne, 9 % sous l’Allemagne. Il tient d’abord au déficit d’emploi: 800 000 postes face à l’Europe, 2,8 millions face aux Allemands. Le partage a précédé la production.
Combattre l’idéologie socialo-progressiste responsable de cette impasse. Depuis quarante ans, l’extension des droits vaut progrès en soi, sans que leur financement, le travail nécessaire pour les payer et leur soutenabilité subissent la même exigence. La suspension votée fin 2025, qui gèle tout relèvement d’âge jusqu’en janvier 2028, prolonge exactement ce réflexe.
Différer l’arbitrage, c'est reporter le coût dans le temps (dette publique) et ailleurs (Europe Fédérale).
C’est “vendre” la France, petit bout par petit bout.
Un pays qui distribue plus vite qu’il ne produit finit par céder ses actifs pour honorer sa signature. Cette trajectoire s’écrit depuis quarante ans, ligne après ligne, budget après budget.
En 2026, la question n’est plus de savoir quelle génération doit payer. Elle est de savoir quelle geberation va renverser la dynamique.
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Paul Corey