Préparer le pouvoir : un programme suffit-il ?
Un programme promet le pouvoir. Un mandat l’ autorise. Une infrastructure permet de l’exercer.

Une campagne électorale se gagne avec des idées. Le pouvoir se prend avec une infrastructure.
Chaque cycle présidentiel français reproduit le même rituel. Les candidats publient des programmes, chiffrent des mesures, promettent des ruptures. Puis l’élu découvre, au lendemain de son investiture, qu’il dispose d’une doctrine sans instruments, d’une majorité sans cadres - quand il en a une -, d’un calendrier sans textes.
Les six premiers mois s’épuisent à apprendre le fonctionnement de la machine qu’il était censé transformer.
Ce vide porte un nom qu’aucune campagne n’ose prononcer : la préparation d’État. Elle désigne le travail invisible qui transforme une victoire électorale en capacité d’agir. Des textes rédigés. Des responsables identifiés. Des séquences arbitrées avant même que le premier bulletin ne soit déposé.
Les conservateurs américains ont bâti cette infrastructure au grand jour. En avril 2023, la Heritage Foundation publie Mandate for Leadership: The Conservative Promise, pièce maîtresse de ce qui sera connu sous le nom de Project 2025 : plus de neuf cents pages, ministère par ministère, agence par agence.
Le livre ne constitue que le premier de quatre piliers. Venaient ensuite une base de données de responsables sélectionnés, une académie chargée de les former au fonctionnement réel de l’appareil d’État et un plan d’exécution des cent quatre-vingts premiers jours, resté délibérément confidentiel.
Le programme n’était que la vitrine. Le résultat s’est mesuré en jours.
Donald Trump avait répété pendant la campagne qu’il n’avait pas lu le document et que son propre agenda était le seul officiel. Pourtant, selon CNN, trente-six des cinquante-trois décrets et décisions de sa première semaine reprenaient des préconisations du texte.
Reuters a dénombré plus de cinquante décrets dans les premières semaines et identifié plus d’une dizaine de mesures allant au-delà de ce que le livre recommandait.
Plusieurs de ses auteurs occupaient déjà les fonctions qu’ils avaient préparées. Russell Vought, rédacteur du chapitre consacré à l’exécutif, dirigeait le Bureau de la gestion et du budget. Brendan Carr, auteur du chapitre sur les télécommunications, présidait l’autorité chargée de les réguler.
Beaucoup imaginent qu’un programme appartient au candidat. En réalité, il appartient à ceux qui savent l’exécuter. Le désaveu public du document n’a rien changé à son application, parce que l’infrastructure fonctionnait indépendamment de l’homme qui la reniait.
Ce mécanisme a une histoire. En janvier 1981, la même fondation remettait à Ronald Reagan vingt volumes, trois mille pages et plus de deux mille recommandations. À la fin de la première année, près de 60 % avaient été engagées selon son propre décompte.
Le rapport d’étape publié en novembre contenait pourtant une critique décisive : les échecs venaient moins des idées que de la lenteur à pourvoir les postes essentiels. La doctrine sans les hommes reste une bibliothèque.
L’écart avec la France dépasse la culture politique. Il est inscrit dans le droit.
Une loi américaine de 1963, complétée en 2010, oblige l’administration fédérale à préparer la transition avant même le scrutin. Les équipes des principaux candidats peuvent disposer de locaux, de moyens, de financements et d’un accès organisé aux administrations. Entre l’élection de novembre et l’investiture de janvier s’ouvrent ensuite onze semaines de passation encadrée.
La France ne dispose de rien de comparable.
En 2017, le second tour s’est tenu le 7 mai, la proclamation des résultats le 10 et la passation de pouvoirs le 14. Sept jours.
En 2027, le second tour aura lieu le 2 mai et le mandat en cours s’achèvera le 14. Douze jours pour composer un gouvernement, constituer un cabinet et arbitrer les premières décisions.
Pour tout candidat de qualité, une préparation d’Etat réussie couvre trois domaines.
La doctrine, chiffrée administration par administration, avec les textes déjà rédigés et le véhicule juridique identifié pour chacun.
Les hommes, avec un vivier nommé, vérifié et formé au fonctionnement réel des directions centrales avant le vote.
Le calendrier, avec une séquence des cent premiers jours arbitrée à l’avance, distinguant ce qui relève du décret, de l’ordonnance et de la loi.
Cette préparation d’ État constitue le véritable capital d’exécution. Elle se bâtit en dix-huit mois, pas en douze jours. Le candidat qui arrive sans elle consomme le début de son mandat à découvrir l’État. Celui qui l’a bâtie gouverne dès le premier matin.
En 2027, après près de trois années d’immobilisme politique depuis la dissolution du 9 juin 2024, la France n’aura plus un jour à perdre.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
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Paul Corey