La faute aux autres : qui répond encore de ses propres choix ?
Désigner des coupables pour effacer ses responsabilités et fédérer les rancœurs : le piège de la politique française.

Les boomers auraient confisqué l’avenir des jeunes. Les jeunes auraient perdu le goût de l’effort. Les étrangers profiteraient de prestations qu’ils n’ont pas financées. Les élites protégeraient un système dont elles vivent. Les assistés ruineraient ceux qui travaillent. Les syndicats ne défendraient que leur pré carré.
Tout cela contient une part de vérité. Mais dénoncer les autres s’en prend aux conséquences, pas aux causes. Et chaque dénonciation abîme un peu plus la cohésion de la nation.
Une grande part de la politique française prospère sur ce type de défausse.
Elle offre à chacun une explication de ses difficultés qui lui épargne de s’interroger sur ses propres choix, et épargne à ceux qui gouvernent d’interroger les leurs.
Puis l’artifice transforme cette explication en appartenance : ceux qui désignent les mêmes coupables se reconnaissent, se comptent et votent ensemble.
Le bouc émissaire remplit ainsi deux fonctions. Il décharge celui qui accuse et rassemble ceux qui l’écoutent.
La mécanique part toujours d’une difficulté réelle : une injustice, une insécurité, un pouvoir d’achat qui recule, une inquiétude pour ses enfants. Vient ensuite le raccourci. Une catégorie humaine devient l’explication du problème, et l’on cesse d’examiner les décisions, les institutions, les intérêts. Celui qui désigne le coupable se pose en protecteur. L’ancien gouvernant fait oublier son bilan, l’opposant s’épargne de chiffrer ses solutions, l’électeur réclame que tout change sauf pour lui.
Entre le tribun et son public se noue un accord tacite.
Je vous dispense de vous remettre en cause, vous me dispensez de rendre des comptes.
Le procès des boomers en offre l’exemple parfait.
Une génération aurait tout reçu, tout consommé, puis laissé la facture. Ce récit confond le retraité modeste et le grand propriétaire, celui qui a soutenu les politiques menées et celui qui les a combattues. Surtout, il dilue dans une génération la responsabilité de décisions prises depuis 1981 par des gouvernements de gauche comme de droite. Aucune génération n’a jamais siégé en Conseil des ministres.
Le récit résiste d’ailleurs mal aux chiffres. En 2007, les 45-59 ans, cœur de la génération, votent à 55 % pour Ségolène Royal. En 2012, François Hollande arrive en tête partout, sauf chez les plus de 60 ans. Le basculement ne vient qu’avec la retraite, et il se fait vers le centre plus que vers la droite : en 2022, Emmanuel Macron obtient 59 % des voix des 60-69 ans et 71 % de celles des plus de 70 ans. Si les gouvernements ont ménagé les retraités, c’est d’abord parce qu’ils votent quand les jeunes s’abstiennent.
C’est une affaire de participation, pas de complot générationnel.
Les caricatures abondent : le fonctionnaire parasite, le patron exploiteur, les ruraux arriérés, les citadins déconnectés, les experts tous vendus. Chaque milieu a les siennes, celles qui lui permettent d’oublier ses propres angles morts.
Les responsabilités existent pourtant, tout comme les abus, les rentes et les discriminations. La dérive commence quand l’appartenance tient lieu de preuve. On peut combattre l’islamisme sans mettre tous les musulmans en accusation, et discuter des retraites sans faire de l’âge une faute. Une responsabilité se démontre par des actes. Une culpabilité collective se contente d’une étiquette.
La défausse séduit parce qu’elle soulage. La peur du déclassement et le sentiment d’abandon méritent d’être entendus. Mais ces blessures peuvent aussi être exploitées. Et il faut le dénoncer.
On finit par attendre une punition plutôt qu’une solution : que les riches paient, que les vieux rendent, que les étrangers partent, que les élites tombent. Peu importe que l’école, le logement ou les salaires s’en portent mieux, pourvu que quelqu’un ait payé.
C’est le rendement politique des passions tristes.
Enfin, et c'est le point le plus important, cette politique entretient sa propre impuissance.
Quand l’adversaire incarne le mal, négocier devient une trahison, et l’échec nourrit le discours qui devait y mettre fin.
Accuser « les politiques » en bloc ne réglerait rien. Les responsabilités restent proportionnelles au pouvoir exercé.
Nous devons cesser d’être indulgents envers ceux qui flattent nos rancœurs.
Devant chaque réquisitoire, quatre questions suffisent : quelle décision a produit ce résultat ? qui en répond ? quelle correction est proposée ? quel effet peut-on en attendre ?
Un pays avance quand chacun répond de ce qu’il peut faire. Il s’enlise quand chacun se rassemble autour de ce qu’il reproche aux autres.
En 2026, la question n’est plus de savoir qui est coupable. Elle est de savoir qui répond.
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Paul Corey