Jacques Rueff
Il convainquit de Gaulle que la souveraineté commence par des comptes en ordre.

Il a cru toute sa vie que la monnaie obéissait à des lois aussi dures que la physique. Les gouvernements l’ont traitée comme une opinion.
Jacques Rueff naît le 23 août 1896 à Paris, dans une famille juive, fils d’un médecin. Mobilisé en 1916, sous-lieutenant d’artillerie, il entre à Polytechnique en 1919 par la voie réservée aux combattants.
Son premier livre, en 1922, n’a pas d’économie dans le titre : Des sciences physiques aux sciences morales. À 26 ans, il pose sa thèse d’une vie, que les phénomènes monétaires se calculent comme la chute des corps. En 1923, l’Inspection des finances lui donne le laboratoire.
En 1926, Raymond Poincaré (président du Conseil rappelé d’urgence pour sauver un franc qui a perdu les quatre cinquièmes de sa valeur depuis 1914) le prend à son cabinet. Le franc est stabilisé en 1928.
Rueff a 32 ans et en tire un enchaînement qu’il répétera cinquante ans.
Le déficit appelle la planche à billets, la planche à billets ruine l’épargnant, l’épargnant ruiné appelle le sauveur: Poincaré à Paris, Hitler à Berlin.
Attaché financier à Londres de 1930 à 1934, il voit l’Angleterre abandonner l’or en septembre 1931.
Sa lecture de 1929 est solitaire : le krach vient du gold-exchange standard adopté à Gênes en 1922, ce système qui permet aux dollars et aux livres de compter comme de l’or et de créer, selon sa formule, une pyramide de crédit à double étage. Il publie en 1931 une étude qui accuse l’assurance-chômage britannique de fabriquer le chômage permanent.
De 1936 à 1939, il dirige le Mouvement général des fonds, l’ancêtre de la direction du Trésor, sous le Front populaire dont il combat chaque dévaluation de l’intérieur.
Vice-gouverneur de la Banque de France en 1939, il est révoqué par Vichy en 1940 en application du statut des Juifs.
L’homme qui tenait le Trésor de Léon Blum est chassé par ceux qui accusent Blum.
En 1945, il publie L’Ordre social, 800 pages sur les « faux droits », ces créances que l’État distribue sans richesse pour les honorer.
En 1946, il préside l’Agence interalliée des réparations. En 1947, il attaque Keynes de front et rejoint la Société du Mont-Pèlerin (cercle libéral fondé par Hayek cette année-là). Personne à Paris ne l’appelle.
De 1952 à 1962, il juge à la Cour de justice de la CECA, puis des Communautés européennes. Il a 62 ans quand de Gaulle le nomme, le 30 septembre 1958, à la tête d’un comité d’experts.
L’inflation est à 15 %, le franc a été dévalué six fois depuis la Libération, le Trésor emprunte à la Banque de France pour boucler ses fins de mois. Trente-neuf séances. Un rapport de 25 pages, rédigé de sa main, remis le 8 décembre. De Gaulle en retient la version la plus dure.
Adopté le 23 décembre 1958 : dévaluation de 17,5 %, nouveau franc valant 100 anciens, fin des indexations, coupes budgétaires, ouverture des frontières au 1er janvier 1959 comme le prévoit le traité de Rome.
Le plan porte le nom d’Antoine Pinay (ministre des Finances, populaire chez les épargnants, et réticent). Le chiffre de 17,5 % vient de Wilfrid Baumgartner (gouverneur de la Banque de France) pour fixer le franc à 180 milligrammes d’or fin. La retraite des anciens combattants est supprimée, puis rétablie. L’inflation tombe à 6,5 % en 1959. Les réserves se reconstituent.
Le comité Rueff-Armand de 1960 (avec Louis Armand, ancien patron de la SNCF) s’attaque ensuite aux corporatismes, avec moins de succès.
En juin 1961, il publie dans Le Monde trois articles qui accusent le dollar de reproduire l’erreur de 1922 : les États-Unis paient leurs déficits avec une monnaie que leurs créanciers replacent chez eux. C’est le système de Bretton Woods (accords de 1944 fixant le dollar à 35 dollars l’once d’or), qu’il baptisera en 1971 Le Péché monétaire de l’Occident.
Il souffle à de Gaulle la conférence de presse du 4 février 1965 réclamant l’étalon-or.
En 1964, l’Académie française l’élit au fauteuil de Jean Cocteau, le poète succédé par un comptable.
Le 15 août 1971, Nixon ferme la fenêtre de l’or. Rueff avait dix ans d’avance et aucun disciple au pouvoir.
Il meurt le 23 avril 1978 à Paris, un an après ses mémoires, De l’aube au crépuscule.
Le nouveau franc survit jusqu’en 2002, l’étalon-or ne revient jamais.
Ses défenseurs y voient l’homme qui a deux fois sauvé le franc, en 1926 et en 1958. Ses critiques rappellent que chaque sauvetage a coûté des pensions, des salaires et des indexations, et que sa doctrine n’a jamais été appliquée qu’au bord du gouffre, jamais par temps calme.
Ainsi, Jacques Rueff a passé cinquante ans à prédire la même faillite sous trois noms différents, Gênes, Bretton Woods et le dollar, n’a été écouté que deux fois en état d’urgence, et a vu le monde entier lui donner raison en 1971 pour ne rien changer.
Paul Corey