Désindexer les retraites ou désindexer l’État ?
Ras le bol des manipulations...

Bercy cherche six milliards dans la poche des pensionnés. La même année, la machine publique s’est accordé 41,4 milliards de plus. Le braqueur courtois laisse toujours choisir la poche ; il renonce rarement au braquage.
Le ministre des Comptes publics l’a posé en ultimatum : toute revalorisation des pensions sera financée « à l’euro près » par la réduction de l’abattement fiscal de 10 %. Baisse relative de la pension ou hausse de l’impôt. Même population, même prélèvement, deux emballages.
« On n’a plus le choix », nous explique-t-on.
Si. Il reste celui de regarder ailleurs que dans la même poche.
Les chiffres rendent la querelle presque obscène. En 2025, avec une inflation de 0,9 %, la dépense publique a progressé de 2,5 %, soit 41,4 milliards d’euros supplémentaires, pour atteindre 1 714 milliards et 57,3 % du PIB. Les prestations sociales ont absorbé 23,6 milliards de plus, les retraites 13,2, les seuls intérêts de la dette 6,5. Ces chiffres portent le tampon de l’Insee.
La coïncidence résume le système. L’État laisse la charge de la dette gonfler de 6,5 milliards en un an, puis réclame six milliards aux retraités. Il accumule la facture, paie les intérêts, transmet l’addition à la catégorie électorale du moment.
Chaque point de dépense publique pèse désormais 17 milliards.
La bataille des pensions porte sur 0,35 % du total.
La France scrute un ticket de caisse pendant que l’entrepôt brûle.
Voici le mécanisme caché. Peu de dépenses sont indexées juridiquement sur les prix ; toutes le sont politiquement sur leur propre existence. Ce qui fut dépensé hier devient la base légitime de demain. Un ministère justifie pourquoi il lui faut davantage, presque jamais pourquoi il lui faut encore autant. Une agence créée pour une urgence lui survit. Une subvention reconduite trois fois devient un acquis.
Un dispositif provisoire, en France, désigne une dépense permanente qui attend encore son acronyme.
Le budget précédent a cessé d’être un point de comparaison. Il est devenu un titre de propriété.
Chaque ligne possède son administration, ses bénéficiaires, ses élus, son syndicat, sa fédération et sa capacité de nuisance. Son indexation réelle suit le coût politique de sa suppression. Plus ses défenseurs crient fort, plus sa reconduction paraît naturelle.
Les gouvernements achètent désormais l’absence de protestation.
Les retraites échapperont-elles à tout effort ? Non.
Elles pèsent 422 milliards d’euros en 2025, 14,1 % du PIB, 24,3 % de la dépense publique : presque exactement un euro public sur quatre. Prétendre redresser les comptes sans elles relèverait de la plaisanterie.
Mais les trois quarts restants, 75,7 % de la dépense, financent tout le reste de la machine.
Désindexer les seules pensions revient à concentrer l’intégralité du débat politique sur un quart de la facture et à déclarer les trois autres quarts intouchables.
Les désigner seules serait une autre plaisanterie, plus lâche. Une même règle vaut pour tous : aucune dépense ne dispose d’un droit automatique à augmenter. La France consacre 57,3 % de sa richesse à la dépense publique, contre 49,8 % en zone euro. Sept points et demi de PIB d’écart, confirmés par Eurostat.
Les six milliards des retraités sont un premier ticket d’entrée, mais certainement pas l’horizon du problème.
Désindexer la dépense publique exige trois gestes. Un plafond global sur l’ensemble des dépenses pilotables de l’État, de la Sécurité sociale et des collectivités, progressant moins vite que la richesse nationale jusqu’au retour à l’équilibre. Une règle de remplacement : toute dépense nouvelle chasse une ancienne. Un réexamen de chaque dispositif depuis le premier euro, au lieu d’une négociation sur sa seule hausse. L’hôpital recevra davantage à condition qu’une structure moins utile reçoive moins.
Une priorité qui ne remplace rien reste une dépense supplémentaire.
Cette rupture réclame un mandat, annoncé avant le scrutin de 2027, jamais glissé dans un amendement nocturne. Plafond, calendrier, protections, suppressions, responsables : tout doit être dit avant le vote. Qui crée une dépense nomme celle qu’il supprime. Qui reconduit un programme inefficace signe sa décision. Qui dépasse le plafond dit immédiatement qui paiera.
La France sait additionner les urgences et jamais retirer celles qui sont passées. Elle crée en plein jour, économise en cachette, puis baptise « courage » le prélèvement sur une population assez nombreuse pour rapporter beaucoup et assez divisée pour ne pas renverser la table.
Désindexer les retraites choisit une cible. Désindexer la dépense publique oblige enfin un gouvernement à gouverner.
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Paul Corey