En politique, le perdant désigné est toujours celui qui ne vote plus pour vous
Depuis 1981, les visages changent, les poupées rapetissent, la matrice demeure — et celui qui s’en détourne devient coupable.

Le cycle ne commence pas en 2017. Il commence en 2012. Dès son arrivée à l’Élysée, François Hollande installe Emmanuel Macron au cœur du pouvoir, avant de lui confier Bercy. En Marche a extrait le hollandisme des ruines du Parti socialiste et l’a remis en circulation sous une marque neuve. De 2012 à 2027, la France aura vécu quinze ans sous la même matrice.
De Hollande à Macron, seule l’étiquette a changé. La biologie politique est restée identique : technocratie, progressisme culturel, primauté européenne et certitude d’incarner la raison contre les passions.
Ce camp a un nom. L’extrême centre.
L'argument de la mesure s'est effondré sous le poids de résultats tellement décevants. Celui qui voulait continuer à gouverner n’avait qu'une option : se radicaliser dans la dénonciation de la radicalisation de ses opposants.
La première transformation fut électorale.
La gauche a perdu les ouvriers et, surtout, elle a cessé de les représenter comme une classe. Elle a cherché une majorité de remplacement chez les diplômés, les jeunes, les femmes et les minorités, rassemblés moins par une condition matérielle commune que par des valeurs culturelles. Défendre les minorités reste légitime. Croire qu’une addition de causes morales pouvait remplacer la représentation du travail fut l’erreur fondatrice.
La politique de classe reconnaissait des intérêts contradictoires, désignait des gagnants et des perdants, puis organisait l’arbitrage
La politique morale sépare les éclairés des égarés.
Lorsque l’ouvrier quitte la gauche, celle-ci ne se demande plus ce qu’elle a cessé de représenter. Elle cherche ce qui ne va pas chez lui : il serait fermé, réactionnaire, manipulé ou insuffisamment éduqué. L’échec politique de celui qui gouverne devient la faute morale de celui qui vote mal.
Cette substitution permit à la gauche de survivre une première fois. Lorsque le Parti socialiste devint à son tour invendable, elle changea non plus d’électorat, mais de véhicule.
Emmanuel Macron fut sa seconde solution de remplacement.
Il récupéra la social-démocratie épuisée, absorba le centre et annexa une partie de la droite modérée. La rupture annoncée avec l’ancien système fut en réalité sa chaloupe de sauvetage.
Cette même matrice explique le rapport de l’extrême centre à la réforme. Il proclame qu’il faut réformer jusqu’au moment précis où quelqu’un propose une réforme. Alors, soudain, celle-ci devient brutale, injuste, populiste ou dangereuse.
Toute remise en cause de la dépense devient une volonté de supprimer l’école. Toute refondation de la protection sociale, une attaque contre la solidarité. Toute reprise de souveraineté, un repli nationaliste. Le procédé est toujours le même : caricaturer la solution pour ne jamais discuter du problème.
La contradiction est structurelle. Une réforme, par définition, produit des gagnants et des perdants. Une politique morale promet à chaque cause qu’elle sera protégée. On ne peut tenir les deux.
Ce camp veut réduire le déficit sans réduire la dépense, améliorer les services sans réorganiser l’État, soulager les actifs sans modifier les transferts. Il veut les bénéfices de la rupture avec le confort de l’immobilité. Il n’accepte que les changements de forme, les mots, les symboles, les interdits, ceux qui ne retirent aucun pouvoir, ne suppriment aucune rente et n’obligent à désigner aucun responsable.
Seulement, la Macronie n’a plus de chaloupe.
Elle était elle-même le plan B. Le Parti socialiste avait Macron pour survivre à sa disparition. Macron n’aura pas de Macron. Ses cadres se recycleront ailleurs, comme toujours. Son “bloc” (novlangue) politique ne dispose plus ni d’un peuple de remplacement, ni d’une marque de remplacement, ni d’un récit neuf.
Voilà pourquoi son épuisement électoral se transforme en accusation morale.
Tant qu’une catégorie vote pour vous, ses intérêts sont légitimes. Dès qu’elle est tenue pour électoralement perdue, ses droits deviennent des privilèges et ses inquiétudes de l’égoïsme. La Macronie a tout fait pour séduire les retraités. Elle les a perdus. Elle n’en a plus besoin.
Hier, l’ouvrier qui quittait la gauche devenait suspect. Aujourd’hui, le retraité qui quitte la Macronie devient coupable.
Hier les fachos, aujourd’hui les boomers. On accuse les bénéficiaires des règles pour acquitter ceux qui les ont écrites depuis 1981.
Le camp de la raison finit ainsi par reprocher aux électeurs les conséquences de ses propres choix. Il a remplacé les classes par la morale, la représentation par la pédagogie et le désaccord par le diagnostic.
L’argument moral peut retarder une défaite. Il ne suffit pas à construure durablement une majorité.
En 2027, qui reste fidèle aux faramboles macronistes et pourquoi ?
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Paul Corey