En politique, le coupable désigné est toujours celui qui ne vote plus pour vous
Depuis 1981, les visages changent, les poupées rapetissent, la matrice demeure — et celui qui s’en détourne devient coupable.

Depuis 1981, le système se reproduit comme une poupée russe : chaque promesse de rupture contient déjà la continuité suivante. Quand la dernière ne convainc plus, il ne se remet pas en cause. Il met l’électeur en accusation.
En 1981, la France ne change pas seulement de majorité. Elle adopte une grammaire politique : toujours davantage de droits à distribuer, de dépenses à sanctuariser et de promesses à financer plus tard. Les alternances suivantes en modifieront la conjugaison, jamais la grammaire. La gauche construit le modèle. La droite promet de le corriger, puis se contente de l’administrer.
Sa dernière séquence commence en 2012. Dès son arrivée à l’Élysée, François Hollande installe Emmanuel Macron au cœur du pouvoir, avant de lui confier Bercy. En Marche extrait ensuite le hollandisme des ruines du Parti socialiste et le remet en circulation sous une marque neuve. L’élection de 2017 ne fut pas la rupture annoncée. Elle fut une opération de sauvetage réussie.
De Hollande à Macron, l’étiquette change. La biologie politique demeure : technocratie, progressisme culturel, primauté européenne et certitude d’incarner la raison contre les passions.
Ce camp a un nom : l’extrême centre.
Il n’est pas extrême parce qu’il occuperait le milieu. Il l’est parce qu’il prend son propre milieu pour la frontière de la raison. Ses résultats ne lui permettent plus de se dire efficace ; il lui reste à se proclamer raisonnable. Puisqu’il ne peut plus démontrer qu’il a réussi, il affirme que toute autre politique serait dangereuse. Il se radicalise dans la dénonciation de la radicalité des autres.
Le premier tour de passe-passe fut électoral.
La gauche a perdu les ouvriers et, surtout, elle a cessé de vouloir les représenter comme une classe. Dès 2011, Terra Nova théorisait une nouvelle majorité rassemblant diplômés, jeunes, femmes et minorités autour de valeurs principalement culturelles. La coalition de classe devenait une coalition de causes.
Défendre les minorités reste légitime. Croire que l’addition de causes morales pouvait remplacer la représentation du travail fut l’erreur fondatrice.
La politique de classe reconnaissait des intérêts contradictoires, désignait des gagnants et des perdants, puis organisait l’arbitrage. La politique morale ne cherche plus à arbitrer entre des intérêts. Elle sépare les éclairés des égarés, les ouverts des fermés, les progressistes des réactionnaires.
Lorsque l’ouvrier quitte la gauche, celle-ci ne se demande plus ce qu’elle a cessé de représenter. Elle cherche ce qui ne va pas chez lui. Il serait fermé, ignorant, manipulé ou insuffisamment éduqué. L’échec du représentant devient la faute morale du représenté.
Lorsque le Parti socialiste devint à son tour invendable, la gauche changea non plus d’électorat, mais de véhicule.
Emmanuel Macron fut sa seconde solution de remplacement.
Il récupéra la social-démocratie épuisée, absorba le centre et annexa une partie de la droite modérée. Il transforma l’effondrement des anciens partis en victoire personnelle. La prétendue rupture avec le système fut en réalité sa chaloupe de sauvetage.
Cette même matrice explique le rapport de l’extrême centre à la réforme. Il proclame qu’il faut réformer jusqu’au moment précis où quelqu’un propose une réforme. Alors, soudain, celle-ci devient brutale, injuste, populiste ou dangereuse.
Toute remise en cause de la dépense devient une volonté de supprimer l’école. Toute refondation de la protection sociale, un abandon de la solidarité. Toute reprise de souveraineté, un repli nationaliste. Le procédé reste identique : pousser la solution adverse jusqu’à l’absurde pour ne jamais discuter du problème réel.
La contradiction est structurelle. Une réforme produit nécessairement des gagnants et des perdants. Une politique morale promet à chaque cause qu’elle sera protégée. On ne peut tenir les deux. Défendre tout le monde revient à ne réformer personne.
Ce camp veut réduire le déficit sans réduire la dépense, améliorer les services sans réorganiser l’État, soulager les actifs sans modifier les transferts et changer les résultats sans toucher à la machine qui les produit. Il réclame les bénéfices de la rupture avec le confort de l’immobilité.
L’extrême centre réforme plus volontiers le vocabulaire que l’État, les symboles que les budgets et les comportements que les institutions. Il adore les changements qui obligent la société à se convertir. Il déteste ceux qui obligeraient l’administration à se transformer, déplaceraient l’argent, supprimeraient une rente ou permettraient enfin de nommer un responsable.
Seulement, la Macronie n’a plus de chaloupe.
Elle était elle-même le plan B. Le Parti socialiste avait Macron pour survivre à sa disparition. Macron n’aura pas de Macron. Édouard Philippe ou Gabriel Attal pourront récupérer des cadres, une marque ou quelques électeurs. Ils ne disposent ni d’un peuple de remplacement ni d’un récit neuf. On peut encore changer le prénom sur l’affiche. On ne sait plus quelle majorité placer derrière.
Les poupées rapetissent parce que le socle électoral se rétrécit.
Voilà pourquoi l’épuisement politique se transforme en accusation morale.
Tant qu’une catégorie vote pour vous, ses intérêts sont légitimes. Dès qu’elle commence à s’éloigner, ses droits deviennent des privilèges et ses inquiétudes de l’égoïsme.
La Macronie a longtemps courtisé les retraités. À mesure qu’ils la quittent, elle découvre leur coût. Le retraité raisonnable d’hier devient le boomer privilégié d’aujourd’hui.
Hier, l’ouvrier qui quittait la gauche devenait un « facho ». Aujourd’hui, le retraité qui s’éloigne de la Macronie devient un « boomer ». On accuse les bénéficiaires des règles pour acquitter ceux qui les ont écrites, développées et préservées depuis 1981.
Une génération ne vote ni une loi ni un budget. Les gouvernements et les parlementaires, si. Mais on pardonne au législateur d’avoir promis et l’on reproche au bénéficiaire d’avoir cru.
Le camp de la raison finit ainsi par imputer aux électeurs les conséquences de ses propres choix. Il a remplacé les classes par la morale, la représentation par la pédagogie et le désaccord par le diagnostic. Lorsqu’il ne représente plus, il juge. Lorsqu’il ne convainc plus, il accuse.
L’argument moral peut retarder une défaite, comme d’ailleurs, un “semblant de réforme”. Mais, il ne suffit pas à construire une majorité.
En 2027, la question ne sera pas de savoir quelle poupée sortira de la précédente. Elle sera de savoir si les Français accepteront encore d’être désignés coupables pour avoir cessé d’y croire.
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Paul Corey