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C’est quoi l’intelligence ?

Humaine, artificielle, ou les deux ?

C’est quoi l’intelligence ?

L’intelligence artificielle nous fait gagner du temps. Elle peut surtout rendre les plus intelligents encore plus intelligents. Et creuser de nouvelles inégalités.

Une machine peut aujourd’hui mobiliser, en quelques secondes, une quantité de connaissances qu’aucun être humain ne pourrait réunir au cours d’une vie. Elle raisonne, rédige, traduit, explique. Si l’intelligence se mesure à la vitesse et à l’étendue des réponses, l’homme vient de rencontrer un redoutable concurrent.

Une collégienne doit rendre une rédaction sur l’amitié. Elle tape trois mots sur ChatGPT. Dix secondes plus tard, le texte est là, impeccable. Elle le recopie et va se coucher.

Qui a été intelligent ce soir-là ?

La machine, qui a produit en dix secondes un travail qui aurait demandé deux heures ? Ou la collégienne, qui a obtenu sans effort un résultat probablement meilleur que le sien ?

Tout dépend de ce qu’on appelle intelligence.

Depuis un siècle, une réponse commode nous suffisait : être intelligent, c’est savoir beaucoup et raisonner vite. L’école récompense celui qui retient, le concours celui qui restitue, le QI celui qui résout des problèmes. L’intelligence se juge au résultat : la bonne réponse, la bonne note, le bon classement.

À ce jeu, la machine est devenue redoutable. Notre collégienne a simplement confié son devoir à un assistant plus rapide et mieux informé qu’elle.

Pourtant, quelque chose manque. Elle a obtenu un texte. A-t-elle gagné en compréhension ? A-t-elle augmenté ses capacités ?

Il y a trois siècles et demi, Spinoza proposait une autre piste. Il distinguait trois genres de connaissance. Le premier relève de l’opinion et de l’imagination : nous recevons des idées sans toujours comprendre leurs causes. Le deuxième est celui de la raison : nous découvrons les relations qui expliquent les choses. Le troisième, la connaissance intuitive, en saisit plus directement l’essence.

Cette distinction éclaire une idée centrale de sa philosophie. Tout être s’efforce de persévérer dans son existence. C’est le conatus. Chez l’homme, la raison permet de mieux comprendre ce qui le détermine, de se libérer progressivement des préjugés et de l’emprise des passions. Elle accroît ce que Spinoza appelle notre puissance d’agir.

Plus nous comprenons les causes, moins nous les subissons aveuglément. Plus nous devenons capables d’agir, plus nous gagnons en liberté.

À partir de là, une autre manière de juger l’intelligence devient possible : au-delà des réponses qu’elle produit, par la capacité qu’elle nous donne de comprendre et d’agir.

Revenons à notre collégienne.

Elle a reçu un texte venu d’ailleurs, sans chercher à comprendre ni sa construction ni ses idées. Elle est restée au premier étage, au niveau du ouï-dire numérique : une réponse excellente en apparence, mais étrangère à celui qui la recopie.

Devant le même écran, une autre élève aurait demandé à la machine de lui expliquer l’amitié. De lui poser des questions. De contredire ses arguments. De lui faire découvrir des idées nouvelles. Puis de l’aider à construire et à exprimer sa propre pensée.

Elle se serait sans doute couchée plus tard. Mais elle se serait couchée plus capable.

La première a utilisé l’IA pour obtenir un résultat. La seconde l’aurait utilisée pour développer une capacité maîtresse : son intelligence.

Voilà ce qui change tout.

Une calculatrice nous épargne un calcul. Un moteur de recherche nous apporte des informations. L’intelligence artificielle fait les deux. Elle peut aussi nous aider à raisonner, à apprendre, à repérer nos erreurs, à approfondir nos connaissances. À condition, bien sûr, de ne pas prendre toutes ses réponses pour des vérités.

Au-delà de notre puissance d’agir, elle peut développer la faculté même qui nous permet d’accroître cette puissance : notre intelligence.

Et c’est ici qu’apparaît un risque considérable.

Celui qui sait déjà raisonner saura généralement mieux interroger la machine, discuter ses réponses, déceler ses erreurs. Il apprendra davantage. Et plus il apprendra, mieux il saura l’utiliser.

L’intelligence produit alors de l’intelligence, comme le capital produit du capital.

Un mécanisme cumulatif. Un accélérateur de puissance d’agir. Et un formidable amplificateur d’inégalités.

Car disposer du même outil ne signifie pas savoir en tirer le même bénéfice. Certains s’en serviront pour développer leurs capacités. D’autres pour éviter de les exercer. Les premiers progresseront de plus en plus vite, tandis que les seconds risquent de décrocher.

Rien n’est inévitable. L’IA peut aussi offrir à ceux qui peinent à apprendre un accompagnement personnalisé et des possibilités de rattrapage inédites. Mais cela ne se produira pas automatiquement.

Nous nous demandons si l’intelligence artificielle va supprimer des emplois, remplacer des professions, nous rendre paresseux ou dépendants.

Une autre question mérite au moins autant d’attention.

Va-t-elle creuser les écarts d’intelligence et de puissance d’agir entre ceux qui sauront apprendre avec elle et ceux qui se contenteront de lui demander des réponses ?

Notre collégienne a gagné deux heures de sommeil. L’autre a gagné une longueur d’avance, et cette avance grandira à chaque question qu’elle posera à la machine.

La véritable révolution de l’intelligence artificielle pourrait être de rendre les plus intelligents encore plus intelligents.

Les inégalités de demain pourraient se creuser dès ce soir, devant un écran.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey