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Nobel d’économie : la confiance vaut plus que la dépense

Deux économistes, une même démonstration : les anticipations des ménages et des entreprises pèsent sur l’économie autant que les décisions des gouvernements et des banques centrales.

Nobel d’économie : la confiance vaut plus que la dépense

On croit qu’un pays se redresse par ses décisions. Il se redresse d’abord par ce que les ménages et les entreprises pensent de ces décisions. Une réforme à laquelle personne ne croit produit les mêmes effets qu’une réforme jamais votée. Aucun.

Le débat français tourne en boucle autour des mesures. Combien dépenser, quoi couper, quoi taxer. Il oublie la variable invisible que l’économie moderne place au cœur de tout : l’anticipation.

Les décisions économiques dépendent autant de la confiance dans l’avenir que des mesures prises aujourd’hui.

Professeur à Stanford, Robert Hall a ouvert la voie dès 1978 avec une démonstration devenue classique : un ménage règle sa consommation sur le revenu qu’il attend pour toute sa vie, bien plus que sur sa paie du mois.

Une hausse ponctuelle de revenu change peu ses dépenses. Une perspective durable les transforme.

Pendant des décennies, il a aussi présidé le comité du NBER (National Bureau of Economic Research, est un institut de recherche économique américain privé et non partisan, fondé en 1920 et basé à Cambridge, dans le Massachusetts) chargé de dater officiellement les récessions américaines, faisant de lui le greffier des cycles économiques.

Michael Woodford de Columbia University a bâti une œuvre sur cette évidence trop souvent ignorée. Son ouvrage Interest and Prices, paru en 2003, est devenu une référence mondiale. Sa démonstration repose sur un mécanisme simple. Le ménage qui consomme, l’entreprise qui investit, le commerçant qui fixe ses prix regardent tous dans la même direction : vers demain. Ce qu’ils attendent de la politique future pèse sur leurs choix présents.

Le comité Nobel salue chez les deux lauréats « les fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique » : comprendre les choix de chaque ménage et de chaque entreprise pour mieux piloter l’ensemble. Hall a posé la fondation. Woodford a bâti l’étage monétaire.

L’enjeu est concret. Mieux maîtriser l’inflation. Éviter les récessions trop profondes.

Quand elle est credible, la parole publique est un puissant instrument économique.

Les banques centrales l’ont compris les premières. Elles agissent autant par ce qu’elles annoncent que par ce qu’elles font. Une trajectoire annoncée et tenue guide les marchés comme un phare guide un navire de nuit : il oriente tous les capitaines sans déplacer un seul bateau.

En juillet 2012, trois mots d’un banquier central ont suffi à éteindre l’incendie de la zone euro. Le fameux “whatever it takes” de Mario Draghi. Huit ans plus tard, une autre formule promettait de payer quoi qu’il en coûte. Mais elle annonçait la dépense au lieu de la rendre inutile dans un contexte qui n’etait pas celui d’une ctise confiance.

Le dispositif promis par Draghi lui n’a jamais servi. La promesse seule a fait le travail parce qu’elle était credible.

Appliquée au redressement français, la leçon dérange. Annoncer une réforme suffit rarement.

Encore faut-il qu’on y croie.

Augmenter la dépense publique ne garantit aucune relance : le ménage qui redoute l’impôt de demain épargne le chèque d’aujourd’hui.

La prévisibilité, elle, agit sur trois leviers à la fois. La consommation, l’investissement, les prix.

Voilà le déficit que la France ne mesure jamais et qu’aucune loi de finances ne comble : le déficit de crédibilité.

Avant, l’action publique se jugeait à la taille du chèque. Aujourd’hui, elle se juge à la durée de la promesse.

Réformes annoncées puis retirées, trajectoires budgétaires révisées à chaque exercice, règles fiscales modifiées en cours de route : chaque revirement dévalue la parole suivante.

La confiance fonctionne comme une monnaie. Elle se deprécie quand on en fabrique.

On a souvent reproché à ces travaux une représentation parfois trop rationnelle des comportements humains. Woodford lui-même a consacré une part de ses recherches à la rationalité limitée. Le ménage réel lit peu les communiqués budgétaires. Il juge sur la durée, sur la cohérence, sur la répétition.

La leçon politique s’impose d’elle-même. Les décisions d’un gouvernement valent ce que vaut la conviction qu’elles seront tenues.

Trois conditions en découlent. Un cap clair, que chacun comprend. Une parole crédible, adossée à des engagements vérifiables. Une durée assumée, capable de survivre aux secousses.

C’est précisément ce qui donne une portée économique à l’idée d’un mandat 27 -32 clair, crédible et durable. Le mandat devient une ancre d’anticipations. Il fixe le navire quand la houle des marchés et des humeurs voudrait le déporter.

Aujourd’hui, l’urgence est moins de décider davantage que d’être cru plus longtemps.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey