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Aghion, Alesina, Trebbi

Trois économistes de Harvard ont mis en équation le dilemme de toute démocratie : décider sans écraser, protéger sans paralyser.

Aghion, Alesina, Trebbi

Philippe Aghion naît à Paris en 1956, fils de Gaby Aghion (fondatrice de la maison Chloé en 1952). Docteur de Harvard en 1987, il construit en 1992 avec Peter Howitt (économiste canadien, son coauteur de toujours) un modèle de croissance par la destruction créatrice. Le 13 octobre 2025, ces travaux lui valent le prix Nobel d’économie, partagé avec Howitt et Joel Mokyr (historien américain de l’innovation). Le jury couronne la croissance, pas l’étude de 2004.

Alberto Alesina naît en 1957 à Broni, en Lombardie. Docteur de Harvard en 1986, il y fait toute sa carrière : déficits, cycles électoraux, conflits entre groupes. Il meurt le 23 mai 2020, à 63 ans. Francesco Trebbi sort de Bocconi en 1999. En 2004, il n’a pas encore son doctorat, obtenu en 2006, et cosigne pourtant avec deux maîtres de la discipline.

En mai 2004, le Quarterly Journal of Economics publie leur étude, Endogenous Political Institutions. Quarante-sept pages.

Ils prolongent James Buchanan et Gordon Tullock (fondateurs de l’école du Public Choice, qui montrent en 1962 que décider vite se paie en décisions imposées aux minorités).

Leur thèse tient dans le titre : les règles de vote ne tombent pas du ciel, des partis qui savent s’ils gagnent ou perdent les choisissent. Les règles adoptées servent souvent le camp qui les écrit.

Tout se joue sur un chiffre : le seuil de voix exigé pour adopter une loi. Il fixe en miroir la minorité capable de la bloquer. À 50 % plus une voix, il faut la moitié du pays pour arrêter une loi. À 60 %, 41 % suffisent. Aux deux tiers, 34 % suffisent.

Chaque seuil a son prix. À 51 contre 49, le vainqueur décide seul et près de la moitié du pays subit. À 60 %, il doit rallier une partie de ses adversaires. Le compromis devient obligatoire. Mais le blocage devient possible, même contre une large majorité.

Le bon seuil dépend de la société. Quand les citoyens se divisent profondément (langues, religions, régions), chaque loi du camp vainqueur peut ruiner le camp perdant : mieux vaut qu’un tiers puisse bloquer.

Quand ils s’accordent sur l’essentiel, une loi votée à 50 % plus une voix lèse peu la minorité.

Donner à un tiers le pouvoir de bloquer ne protège plus personne et retarde seulement des réformes utiles. D’où l’absence de seuil universel.

Les démocraties réelles appliquent cette logique sans l’avoir lue.

La Belgique exige pour ses lois linguistiques une majorité dans chaque groupe linguistique du Parlement et les deux tiers des voix. Le Royaume-Uni, longtemps homogène, gouverne à la majorité simple. Au Liban, partagé entre dix-huit communautés religieuses reconnues, l’élection du président exige la présence des deux tiers des députés. De novembre 2022 à janvier 2025, un tiers suffit à laisser le pays vingt-six mois sans président.

Le modèle a ses angles morts. Rien ne prouve qu’un seuil élevé réduise la polarisation : il peut aussi transformer chaque minorité en machine à dire non. Rien ne mesure le coût d’une réforme vitale bloquée dix ans. Un seuil élevé protège le statu quo, même devenu injuste. C’est une démonstration mathématique, pas une expérience.

Les trajectoires divergent. En avril 2010, Alesina défend devant les ministres européens des Finances l’« austérité expansionniste » (l’idée que couper les dépenses relance la croissance). En 2013, Olivier Blanchard (chef économiste du FMI) reconnaît que l’effet récessif des coupes a été sous-estimé.

Trebbi reprend la codirection du programme d’économie politique du NBER (National Bureau of Economic Research, principal réseau de recherche économique américain), lancé par Alesina en 2006.

En France, depuis juillet 2024, aucun bloc ne détient les 289 sièges de la majorité absolue. Le 4 décembre 2024, Michel Barnier tombe sous 331 voix de censure, une première depuis 1962. Le 8 septembre 2025, François Bayrou perd la confiance. Aucun seuil renforcé n’a été voté.

Le blocage que le modèle attribue aux règles naît ici du nombre de camps.

Ainsi, trois économistes ont démontré en 2004 qu’aucun seuil de majorité n’est neutre et que le bon dépend des divisions d’un pays.

La France découvre vingt ans plus tard qu’on peut être paralysé sans aucune règle de blocage.

Paul Corey