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Tenir : la guerre moderne ne se gagne plus ? (partie 1/4)

De la victoire... à l'épuisement

Tenir : la guerre moderne ne se gagne plus ? (partie 1/4)

La guerre ne se gagne plus. Le monde se referme. L’Europe répond à côté. TENIR est une série en quatre parties : le diagnostic, la carte, l’échec — et la seule réponse qui reste.

La guerre moderne ne se gagne plus. Elle épuise. Le modèle classique reposait sur une condition simple : la possibilité d’un effondrement massif et rapide. Un camp cédait. L’autre tranchait. La guerre avait une fin parce qu’elle avait un vainqueur. Cette condition a disparu.

Cinq mutations simultanées l’ont dissoute — technologique, économique, stratégique, financière, politique. Qui se conjuguent. Et leur produit commun est un régime de guerre inédit, que les états-majors du monde entier observent en Ukraine et en Iran pour en tirer, en silence, leurs conclusions.

Première mutation : la fin de la surprise

Autrefois, la victoire militaire reposait sur trois leviers : la surprise, la concentration, la manœuvre. Napoléon les avait théorisés. Guderian les avait mécanisés. Ils supposaient tous deux une condition préalable : l’ennemi ne sait pas où vous êtes, ni ce que vous préparez.

Cette condition n’existe plus. Satellites commerciaux disponibles à l’heure, drones de reconnaissance omniprésents, capteurs en réseau, intelligence artificielle de traitement d’image en temps réel — tout mouvement de troupe est désormais visible, suivi, anticipé. La dissimulation à grande échelle est devenue impossible. La transparence du champ de bataille a tué la surprise. Et sans surprise, il n’y a plus de percée décisive. Chaque offensive est vue venir, préparée, absorbée. La défense reprend l’avantage — non parce qu’elle serait intrinsèquement supérieure, mais parce que l’attaquant ne peut plus masquer ses intentions.

En Ukraine depuis trois ans, les lignes vibrent, saignent, bougent de quelques kilomètres — mais ne rompent pas. Le front est devenu ligne de friction, pas point de bascule. Une meule qui broie les deux côtés sans en écraser aucun.

Deuxième mutation : l’économie inversée de la destruction

La technologie modifie les équilibres économiques de façon radicale. Des systèmes peu coûteux — drones de quelques milliers d’euros, munitions rôdeuses, missiles simplifiés — peuvent neutraliser des équipements lourds représentant des millions. Le rapport coût-efficacité s’est inversé.

Détruire est devenu moins cher que construire. Et cette asymétrie ne favorise pas un camp en particulier — elle se symétrise. Chaque acteur peut infliger des pertes significatives à moindre coût. Nul ne peut percer, nul ne peut décider.

La guerre cesse d’être une succession de victoires tactiques menant à une décision stratégique. Elle devient une équation industrielle — produire, réparer, remplacer plus vite que l’adversaire. Elle ne se joue plus seulement sur le terrain. Elle se joue dans les usines, dans les lignes de production, dans les chaînes d’approvisionnement.

La bataille de chars se double d’une bataille d’unités de production, multiples, délocalisées, décentralisées, cachées.

Troisième mutation : la guerre sans centre

Les grandes puissances vivent désormais sous contrainte nucléaire et systémique. Une confrontation directe comporte un risque d’escalade incontrôlable que nul dirigeant rationnel ne veut déclencher.

Tous évitent donc l’affrontement frontal. Mais n’abandonnent pas la conflictualité. Ils la déplacent vers des guerres indirectes, souvent par procuration : soutien sans engagement total, combats par intermédiaires, opérations hybrides, guerre de l’information…

L’Iran porte cette doctrine a l’extrême. Un proxy désigne un acteur — souvent un groupe armé — qui agit pour le compte d’un État sans que celui-ci intervienne directement. Le pays qui le soutient (financement, armes, formation) peut ainsi influencer un conflit, attaquer un adversaire ou défendre ses intérêts tout en évitant une confrontation officielle et les risques qui vont avec.

Ainsi, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, et dans une moindre mesure Hamas — mènent le combat, absorbent les représailles, et interdisent toute réponse décisive contre Téhéran.

Cette structure mpêche toute victoire car il n’y a plus de centre unique à frapper. On ne détruit pas un réseau comme on détruit une armée en rase campagne. On l’érode, sur des années, sans jamais le faire disparaître. La tête repousse. Les tentacules se reconstituent. L’hydre est le modèle de la guerre contemporaine.

Quatrième mutation : la mondialisation comme assurance-vie

Dans les conflits classiques, l’asphyxie économique était un levier de décision. Bloquez les ports, coupez les approvisionnements, ruinez l’industrie de guerre — et l’ennemi capitule. L’Allemagne en 1918, le Japon en 1945 : la pression économique avait accéléré l’effondrement.

Cette arme s’est émoussée. Dans les conflits contemporains, même sous sanctions massives, un État peut trouver des débouchés alternatifs, des fournisseurs de substitution, des relais financiers. Les flux commerciaux se recomposent avec une vitesse et une inventivité que les architectes des sanctions n’avaient pas anticipées. La Russie vend son pétrole via des flottes fantômes à travers l’Inde et la Turquie. L’Iran exporte ses drones vers trois continents. La Chine devient le pivot de tout.

Un pays peut s’appauvrir durablement — et continuer à se battre. La contrainte économique rapide, ce levier décisif d’autrefois, ralentit sans plus faire céder.

La mondialisation, que ses promoteurs présentaient comme un facteur de paix, s’est révélée être le meilleur fournisseur de résilience des États en guerre.

Cinquième mutation : la démocratie contre la décision

Les sociétés modernes, en particulier démocratiques, tolèrent mal les pertes massives et les engagements prolongés sans résultats visibles. Elles exigent une justification permanente, des progrès mesurables, une fin annoncée. Leurs opinions fluctuent. Leurs parlements hésitent. Leurs élections interfèrent.

Cela pousse les dirigeants à fragmenter l’engagement, à limiter les escalades, à éviter les paris décisifs qui pourraient retourner l’opinion en cas d’échec. Chaque opération est calibrée, justifiée, dosée. La prudence démocratique est une vertu et une contrainte militaire absolue.

Or une guerre ne se gagne pas sans prise de risque majeure. En réduisant systématiquement ces risques, on réduit aussi la possibilité de victoire. On entre dans une logique de gestion plutôt que de résolution.

Paradoxalement, la démocratie est devenue l’alliée de l’enlisement.

Conclure une guerre suppose qu’un camp accepte un recul fondamental — territoire, régime, légitimité, parfois existence. Mais les conflits actuels engagent des enjeux existentiels que la négociation ne peut pas solder.

Pour l’Ukraine, céder c’est remettre en cause sa survie comme État souverain. Pour la Russie, reculer c’est risquer une déstabilisation du régime et une humiliation civilisationnelle — Poutine a construit sa légitimité sur la restauration de la grandeur russe. Il ne peut pas rentrer chez lui les mains vides.

Pour l’Iran, abandonner sa profondeur régionale, c’est renier le cœur du projet révolutionnaire depuis 1979. Pour Israël, céder n’est pas davantage une option. Le conflit n’est pas périphérique, il est existentiel. Accepter un compromis reviendrait à tolérer qu’un adversaire hostile conserve — voire développe — des capacités de frappe capables d’atteindre directement son territoire. Or, sans profondeur stratégique et marqué par une culture de la prévention, Israël ne peut se permettre d’attendre que la menace devienne irréversible. Là où l’Iran ne peut reculer sans se renier, Israël ne peut céder sans se mettre en danger.

Dans ces conditions, la négociation devient presque impossible. La paix exige une acceptation de la perte que les acteurs ne peuvent ni politiquement ni symboliquement assumer. La guerre continue donc — non parce qu’elle est gagnable, mais parce qu’elle est moins dangereuse, pour chaque dirigeant, que la défaite.

La paix est devenue plus risquée que la guerre.

Ce faisceau de mutations produit un type de conflit inédit, que l’histoire militaire n’a pas encore nommé.

La guerre ne débouche plus sur une décision rapide parce qu’on ne peut plus surprendre, qu’on ne peut plus détruire sans être détruit en retour, qu’on ne peut plus frapper un centre unique, qu’on ne peut plus asphyxier rapidement, qu’on ne peut plus risquer massivement — et qu’on ne peut plus accepter de perdre.

Dans ce cadre, la victoire cesse d’être l’objectif des stratèges. Elle devient une hypothèse lointaine, presque théorique, qu’on agite pour les opinions publiques mais qu’aucun état-major ne formule plus en termes de délai précis.

La réalité, elle, s’impose autrement : tenir. Produire. Remplacer. Endurer. La guerre est devenue une compétition de résistance. Et dans ce type de compétition, ce n’est pas le plus fort qui gagne — c’est le dernier à rompre intérieurement.

La question a donc changé de nature. Ce n’est plus : qui va gagner ? Ni même : qui est le plus fort ? C’est : qui peut supporter le coût le plus longtemps ? A quel moment ce coût devient-il politiquement insoutenable pour une société ? À quel moment une opinion bascule, un parlement refuse, un dirigeant chancelle, un peuple se détourne ?

Dans ce type de conflit, la victoire militaire compte moins que la rupture intérieure. Une société qui se fatigue. Un pouvoir qui vacille. Une volonté qui s’effrite.

Telle est la guerre du XXIe siècle. Elle ne tranche pas. Elle ronge — jusqu’à ce que l’une des sociétés impliquées décide que le prix de durer dépasse le prix de céder.

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Paul Corey