Tenir : l’Europe de la défense (partie 3/4)
La fausse bonne solution... en retard d'une guerre

La guerre ne se gagne plus. Le monde se referme. L’Europe répond à côté. TENIR est une série en quatre parties : le diagnostic, la carte, l’échec — et la seule réponse qui reste.
Deux réalités ont été établies. Elles servent ici de critères — non pour juger un homme, mais pour tester un projet.
La première : la guerre ne se gagne plus, elle s’endure.
Cinq mutations simultanées ont dissous la possibilité d’une victoire rapide et décisive. La transparence totale du champ de bataille a tué la surprise. L’économie inversée de la destruction — des drones à mille euros neutralisant des chars à plusieurs millions — a rendu la percée impossible. La guerre par procuration a supprimé tout centre unique à frapper. La mondialisation a rendu l’asphyxie économique inopérante. Et la démocratie, en fragmentant l’engagement, a structurellement réduit la capacité à prendre les risques qu’une victoire exige. Ce qui reste : une compétition de résistance industrielle, économique, morale. Le dernier à rompre intérieurement l’emporte.
La seconde : le monde s’est refermé en trois empires informels.
Trump consolide l’hémisphère occidental. Poutine crée l’Europe à deux vitesses — à l’Ouest des États inhibés, à l’Est une zone grise administrée par la menace. Xi réorganise l’Asie par gravitation. Aucun traité, aucune déclaration, aucun recours. L’ordre de 1945 est mort. L’Europe n’est pas un acteur de ce nouveau partage. Elle en est l’enjeu.
Ces deux critères en main, relisons le projet “Europe de la défense”
Sorbonne, 2017 : Macron pose le concept: “autonomie stratégique européenne”, capacité d’action autonome “en complément de l’OTAN.” Il tombe dans le vide.
Sorbonne, avril 2024 : “Nous avions délégué notre énergie à la Russie, notre sécurité aux États-Unis, nos perspectives à la Chine. Nous devons les reprendre.”
Janvier 2025, vœux aux armées : “La solidarité des alliances n’est plus assurée.”
Octobre 2025, Bruxelles : combler les lacunes capacitaires “d’ici 2030, dans neuf domaines prioritaires”, construire une industrie de défense européenne intégrée, déployer une force de réaction rapide de 5 000 hommes.
Quatre moments. Une lucidité constant. Un projet cohérent qui se précise, mais dans un monde qui n’est plus celui auquel il répond.
Appliquons le premier critère. La guerre qui s’endure exige une capacité de résistance industrielle en temps réel — des chaînes de production décentralisées, capables de remplacer en jours ce que la guerre détruit en heures. L’Ukraine l’a démontré : ce ne sont pas les armées intégrées qui tiennent, ce sont les usines dispersées, les drones produits en série, les munitions rôdeuses achetées en Corée ou fabriquées localement. Une industrie de défense européenne intégrée à horizon 2030 répond à cette exigence avec cinq ans de retard structurel — et dans une architecture centralisée que la guerre moderne rend précisément vulnérable. Une force de réaction rapide de 5 000 hommes est un symbole utile dans un conflit d’interposition. Dans une guerre d’usure qui broie des centaines de milliers de soldats sur des années, c’est une réponse d’un autre siècle. Et vingt-sept démocraties qui doivent chacune justifier leurs pertes devant leur parlement, calibrer leurs engagements, éviter les paris décisifs — ne produiront jamais ensemble la capacité d’endurance qu’exige ce type de conflit. La démocratie est l’alliée de l’enlisement.
Vingt-sept fois l’alliée de l’enlisement, c’est l’impossibilité organique de tenir.
Appliquons le second critère. Le monde tripolaire ne se négocie pas avec des livres blancs et des objectifs capacitaires. Il se construit dans les retraits silencieux et les avancées mesurées — à une vitesse que les institutions européennes sont structurellement incapables de suivre.
Pendant que Bruxelles fixe ses cibles à 2030, la partition s’opère en 2025 et 2026. Poutine n’a pas besoin de conquérir Berlin — il lui suffit que Berlin hésite. Et Berlin hésite : depuis la réélection de Trump, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie et la Roumanie ont tous confirmé leurs commandes de F-35 américains. La dépendance s’approfondit au moment précis où l’on proclame la nécessité de s’en libérer.
C’est la rationalité individuelle de nations qui font face à une menace immédiate sans attendre un projet collectif dont elles doutent. C’est exactement ce que le monde tripolaire produit : des États formellement souverains, stratégiquement inhibés, incapables d’agir ensemble parce que chacun calcule seul.
Le projet Macron échoue donc deux fois, pour deux raisons distinctes.
Il échoue au test de la guerre moderne parce qu’il pense en termes d’armées intégrées dans un monde où la résistance est industrielle, décentralisée, continue. Il échoue au test du monde tripolaire parce qu’il pense en termes d’institutions à construire dans un monde où les rapports de force s’imposent par les faits accomplis. Deux échecs, deux logiques, une seule conclusion : ce n’est pas le bon projet — parce que ce n’est pas le bon monde.
Si l’Europe de la défense est la bonne réponse à un monde disparu quelle est la bonne réponse au monde qui existe ? Ce sera le sujet de notre quatrième et dernier papier.
Paul Corey