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La voiture fait toujours rêver ?

Édito WOW! · 15 avril 2026

La voiture fait toujours rêver ?

En 2024, 290 000 adolescents se sont précipités pour passer le permis dès l’ouverture légale à 17 ans. La même année, le marché automobile neuf s’effondrait à son plus bas niveau depuis l’après-guerre. Jamais autant de Français n’avaient voulu apprendre à conduire. Jamais aussi peu n’avaient voulu acheter une voiture.

Ce paradoxe est le portrait d’une société qui ne tranche plus, qui superpose les désirs sans assumer leurs conséquences, qui dissocie radicalement l’envie du réel.

La génération Z veut le permis — mais pas la voiture.

Elle veut la compétence, la liberté, la capacité à se déplacer. Mais elle refuse d’en porter le coût complet. Elle ne veut ni crédit long, ni contrainte d’entretien, ni dépendance à un budget carburant instable. Ce glissement, presque imperceptible, est en réalité historique : pour la première fois dans la consommation de masse, un objet reste intensément désiré tout en perdant structurellement son marché.

Le rêve automobile ne disparaît pas. Il se déplace.

Les simulateurs de conduite ou les jeux video de course progressent à deux chiffres. Les chaînes YouTube automobiles cumulent des centaines de millions d’abonnés. Sur TikTok, les contenus liés à la voiture explosent — mais leurs spectateurs ne sont pas des acheteurs.

On regarde, on joue, on fantasme. Le rêve s’est réfugié dans les écrans — propre, gratuit, sans assurance, sans carburant.

La voiture est devenue comme la haute couture: massivement contemplée, marginalement possédée.

En 2024, le prix moyen d’un véhicule neuf dépasse 36 700 euros en 2024, en hausse de 33 % en dix ans. Seuls 32 % des moins de 25 ans envisagent d’en acheter un. Les acheteurs du neuf appartiennent désormais majoritairement aux 20 % les plus aisés. L’âge moyen du parc d’occasion atteint 11,2 ans. Le marché automobile s’est aristocratisé.

Et le coût d’usage a suivi la même trajectoire. Le litre d’essence et de gazole, longtemps stabilisateur du budget automobile, est devenu une variable anxiogène. Depuis 2020, les prix ont connu des pics historiques, dépassant ponctuellement les 2 euros le litre. Cette volatilité transforme chaque déplacement en arbitrage.

La voiture est devenue chère à l’achat et coûteuse à l’usage.

L’alternative électrique, souvent présentée comme solution, accentue cette fracture. Certes, le coût au kilomètre peut être inférieur. Mais le ticket d’entrée reste très élevé, même aides déduites. Les modèles accessibles sont rares, l’autonomie inquiète, et les infrastructures de recharge demeurent inégalement réparties. Pour une partie des Français, notamment ruraux, la voiture électrique n’est pas encore une solution. Juste un horizon abstrait et lointain.

Derrière la désaffection du marché, une hémorragie industrielle silencieuse.

Entre 2010 et 2023, la filière automobile française a perdu 139 000 emplois — un tiers de ses effectifs. Les constructeurs seuls ont supprimé 46 000 postes. Renault et Stellantis n’emploient plus que 38 000 personnes en France, contre le double en 2005.

La Clio est assemblée en Turquie. La 208 en Slovaquie. Les modèles populaires ont été les premiers à partir — ceux des jeunes, des classes moyennes.

Le marché du neuf est devenu élitaire et la production du populaire est devenue étrangère. La balance commerciale automobile, excédentaire de 12,3 milliards d’euros en 2004, affiche un déficit record de 20 milliards en 2025. La France fabrique ailleurs les voitures qu’elle ne peut plus produire chez elle — et les achète parfois plus cher qu’elle ne les vend.

L’automobile aura été la grande aventure du XXe siècle. Elle devient la variable inconnue du XXIe.

Pour une grande partie du territoire, la voiture est condition d’existence. En France, 87 % des actifs ruraux se rendent au travail en voiture. Sans véhicule, pas d’emploi. Pas de soins. Pas de vie sociale.

Depuis le 1er janvier 2024, une réforme portée par Élisabeth Borne permet aux jeunes de passer le permis et de conduire seuls dès 17 ans, au lieu de 18 auparavant. Comme souvent, cette réponse institutionnelle traite les conséquences plutôt que les causes.

On abaisse l’âge du permis, mais on laisse exploser le coût réel de la voiture : achat, carburant, assurance, normes. On élargit le droit de conduire… sans les moyens de rouler. On facilite l’accès à l’usage… tout en restreignant l’automobile (fin du thermique, radars, contraintes).

La politique du double discours : symbolique dans l’annonce, inopérante dans la réalité.

Paul Corey