Lire le livre

1918 : la France a-t-elle gagné la guerre ou survécu à sa défaite ?

La France conserva le souvenir de sa victoire. Pas ce qui l’avait rendue possible.

1918 : la France a-t-elle gagné la guerre ou survécu à sa défaite ?

En quelques semaines de l’été 1914, l’invasion prive la France de 70 % de sa houille, 64 % de sa fonte et 62 % de son acier. Quatre ans plus tard, elle fournit aux forces américaines de John Pershing 3 532 pièces d’artillerie, 227 chars et 4 874 avions.

Le pays auquel l’ennemi avait arraché ses mines équipe la puissance venue le sauver.

La victoire de 1918 ne sort donc pas seulement des tranchées et des poilus. Elle sort des usines, des gares, des ports, d’un bureau d’études et d’un ministère.

La mémoire nationale connaît Joffre, Pétain, Foch et Clemenceau. Elle connaît moins Alexandre Millerand, Albert Thomas, Louis Loucheur, André Citroën, Louis Renault, Eugène Schneider, Jean-Baptiste Estienne et les quatre cent trente mille « munitionnettes ». Pourtant, sans les seconds, les premiers auraient commandé des armées sans obus.

Vingt-deux ans plus tard, le même pays s’effondre en six semaines. Entre les deux s’installe une victoire sans capital : un triomphe que l’on commémore, mais dont on ne conserve ni l’organisation, ni la doctrine, ni les garanties.

Tout commence par un désastre.

En août 1914, le plan XVII de Joseph Joffre (généralissime des armées françaises depuis 1911) se fracasse lors de la bataille des Frontières. Les armées françaises reculent de trois cents kilomètres. Mais Joffre ne s’obstine pas. Il prélève des divisions à l’Est et les transporte par chemin de fer vers l’aile gauche. Joseph Gallieni (gouverneur militaire de Paris depuis le 26 août) repère le flanc découvert de l’armée allemande d’Alexander von Kluck (commandant la Iʳᵉ armée allemande). Michel Maunoury (commandant la VIᵉ armée, constituée fin août) l’attaque.

Les taxis entreront dans la légende. Six cents voitures, cinq mille hommes, une nuit. Les trains avaient déjà déplacé vingt divisions, trois cent mille hommes, en deux semaines. La mémoire a retenu le pittoresque et perdu la manœuvre.

On a parlé de miracle. Il s’agissait d’une capacité de retournement. La Marne se gagna aussi par l’horaire.

La bataille révèle pourtant une autre catastrophe : les arsenaux français produisent 13 500 obus par jour quand le front en réclame 100 000. Le 20 septembre 1914, le ministre de la Guerre Alexandre Millerand (socialiste indépendant, à la Guerre depuis août 1914) réunit à Bordeaux les grands industriels — Comité des forges, Wendel, Schneider, Louis Renault.

Albert Thomas (député socialiste, chargé des fabrications de guerre dès octobre 1914, sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions en mai 1915, ministre de l’Armement en décembre 1916) organise ensuite une économie mixte : l’État fixe les programmes, répartit le charbon, l’acier et les machines-outils, rappelle du front les ouvriers qualifiés ; l’industrie privée produit.

Louis Loucheur (polytechnicien, cofondateur de l’entreprise de travaux publics Giros et Loucheur, ministre de l’Armement en septembre 1917) prend la relève. Schneider fabrique l’artillerie lourde. Citroën construit à Javel une usine d’obus. Renault produit munitions, moteurs, camions et bientôt le char FT conçu avec le général Estienne (officier d’artillerie, créateur de l’artillerie d’assaut).

L’industrie d’armement employait cinquante mille personnes avant-guerre. Elle en mobilise un million sept cent mille en 1918, dont quatre cent trente mille femmes. L’objectif des cent mille obus quotidiens est dépassé. La France devient la forge de la coalition.

Un État privé de ses mines apprend à produire plus vite que celui qui les occupe.

La victoire n’est pourtant pas exclusivement française. Le blocus britannique asphyxie l’Allemagne. La guerre sous-marine à outrance pousse Woodrow Wilson (président des États-Unis depuis 1913, réélu en 1916 sur la promesse de tenir son pays hors du conflit) à engager les États-Unis en avril 1917. La révolution russe permet à Erich Ludendorff (Premier quartier-maître général depuis août 1916, codirecteur effectif de l’effort de guerre allemand avec Hindenburg) de ramener une cinquantaine de divisions vers l’Ouest et de lancer son offensive du printemps 1918. Le front menace alors de se disloquer entre Français et Britanniques

Le 26 mars, à Doullens, sous la présidence de Raymond Poincaré, Georges Clemenceau, président du Conseil et ministre de la Guerre, Philippe Pétain, commandant en chef des armées françaises, Douglas Haig, à la tête du corps expéditionnaire britannique, et Lord Milner, envoyé de Lloyd George au cabinet de guerre, confient la coordination des armées alliées à Ferdinand Foch. Ses pouvoirs sont étendus le 3 avril à la direction stratégique des opérations. John Pershing conserve son armée américaine et accepte la manœuvre commune.

Le choix de Foch dit tout du mécanisme. Théoricien de l’offensive avant 1914, commandant du groupe d’armées du Nord, il paie la Somme et se trouve écarté en décembre 1916. Il est rappelé en mai 1917 comme chef d’état-major général. Il devient généralissime en mars 1918, maréchal de France en août. Écarté, rappelé, promu en vingt mois. Charles Mangin suit la même courbe : limogé après le Chemin des Dames au printemps 1917, rendu au commandement à la fin de la même année, il conduit la Xᵉ armée le 18 juillet 1918.

Ce jour-là, la contre-attaque associe des divisions américaines, plusieurs centaines de chars, l’aviation, l’artillerie et l’infanterie. Le Renault FT devient l’élément d’un système. Un pays qui se retourne commence par reprendre ceux qu’il a écartés.

La coordination inter-armées ne remplace pas le courage. Elle cesse de le gaspiller.

Puis vient la facture. Un million quatre cent mille soldats français sont morts. Près de quatre mille neuf cents villes et villages sont sinistrés. Environ huit cent soixante-sept mille habitations et exploitations doivent être reconstruites. Des millions d’hectares ont été ravagés.

La guerre a été financée aux trois quarts par l’emprunt. En 1920, la dette publique dépasse 150 % du PIB. Les réparations sont fixées en 1921 à cent trente-deux milliards de marks-or, dont quatre-vingt-deux milliards correspondent à des obligations que les Alliés eux-mêmes savent presque fictives. La France doit recevoir 52 % du total. L’ensemble des vainqueurs n’en percevra finalement qu’une vingtaine de milliards.

La sécurité promise est plus fragile encore. Clemenceau réclame une protection stratégique sur le Rhin. Woodrow Wilson et David Lloyd George lui substituent des garanties américaine et britannique. La France ratifie. Le Sénat américain n’examine même pas le traité. La garantie britannique, conditionnée à l’engagement des États-Unis, reste suspendue.

Une garantie non ratifiée n’est pas une alliance, mais une hypothèse.

La France reconstruit pourtant rapidement ses villes et ses usines. Sa production industrielle retrouve son niveau d’avant-guerre dès 1924. Elle ne perd donc pas simplement son industrie. Elle perd le système qui reliait l’industrie, le commandement, la recherche, les transports et les alliances.

En 1940, la France aligne plus de chars que l’Allemagne, souvent mieux blindés et mieux armés. Elle les disperse en soutien d’infanterie sur toute la ligne. Erich von Manstein conçoit la percée par les Ardennes, Heinz Guderian l’exécute avec sept divisions blindées concentrées sur un seul point. La France possède les machines. L’Allemagne maîtrise le tempo.

Mais le tempo n’est que le symptôme : le commandement de Maurice Gamelin transmet ses ordres par estafette depuis Vincennes quand les Panzerdivisionen se commandent par radio. Le 15 mai, la réserve stratégique n’existe plus. Gamelin est remplacé le 19. En 1914, trois semaines avaient suffi pour révoquer un plan. En 1940, quatre jours ont suffi pour qu’il n’y ait plus rien à révoquer.

Voilà la véritable victoire sans capital. Un patrimoine national n’est pas une collection d’actifs. C’est l’organisation qui permet de les transformer en liberté d’action.

La France de 1918 gagne la guerre et perd la paix parce qu’elle traite son triomphe comme un aboutissement, au lieu d’en faire un capital de départ.

Le 30 avril 1940, l’attaché militaire français à Berne signale que l’assaut allemand atteindra la Meuse à Sedan entre le 8 et le 10 mai. Les Belges avaient repéré les concentrations blindées. Gamelin savait.

Aujourd’hui, le champ de bataille est transparent en permanence. Satellites, drones, imagerie ouverte : l’invasion de l’Ukraine a été annoncée publiquement avant d’être lancée.

La surprise stratégique n'est plus ni un levier, ni un argument.

Et le coût de la résistance s’est effondré. Un Shahed iranien coûte entre vingt et cinquante mille dollars, un missile Patriot qui l’abat en coûte plus de trois millions. Lockheed Martin a produit six cents intercepteurs en 2025 ; l’Ukraine en a consommé sept cents en quatre mois d’hiver. Les Ukrainiens ont retourné l’arithmétique avec des drones à deux mille cinq cents dollars, mille par jour, soixante-dix pour cent des interceptions au-dessus de Kiev en février.

En 1914, il fallut dix mois, des centaines d’usines et la réquisition de l’État pour multiplier par sept la production d’obus. Aujourd’hui, la résilience tient à des objets à trois cents dollars et à des cycles de conception de quelques semaines. Tenir coûte moins cher que se relever quand le flux de commandes perdure et soutient l’industrie.

La résilience change de forme à chaque guerre. En 1914, elle s’appelait un horaire de chemin de fer. En 1918, une usine d’obus. En 2026, une ligne de drones à trois cents dollars. La France a toujours su reconstruire la forme d’hier. Jamais celle de demain.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Utile.

Paul Corey