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1945 : la France a-t-elle gagné sa place ou seulement su la monnayer ?

Avec l’aide de ses alliés, la France a transformé sa défaite militaire en capital institutionnel. Elle n’en a toujours pas dressé l’inventaire complet.

1945 : la France a-t-elle gagné sa place ou seulement su la monnayer ?

En juin 1940, la France s’effondre en six semaines. Cinq ans plus tard, le général Jean de Lattre de Tassigny appose sa signature sur la capitulation allemande à Berlin. La France obtient une zone d’occupation et un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de veto.

Son siège avait été envisagé à Dumbarton Oaks, sa zone accordée à Yalta. La France n’était invitée à aucune de ces conférences.

Voilà le paradoxe fondateur de la France contemporaine. En 1919, un pays incontestablement vainqueur dilapide son avantage. En 1945, un pays vaincu, occupé et largement libéré par ses alliés transforme un rang contesté en puissance institutionnelle.

Après la victoire sans capital de 1918, c’est le capital de la défaite de 1940

Le statut arrive d’abord comme une transaction. Winston Churchill veut restaurer une puissance continentale capable d’équilibrer l’Europe. Franklin Roosevelt se méfie de Charles de Gaulle. Joseph Staline consent à une zone française, à condition qu’elle soit prélevée sur les secteurs britannique et américain.

Mais la France ne reçoit pas seulement. De Gaulle a rétabli une continuité politique. Jean Moulin a unifié la Résistance. Philippe Leclerc et sa 2ᵉ division blindée sont entrés dans Paris. La 1ʳᵉ armée de de Lattre, largement composée de soldats venus d’Afrique, a combattu de la Provence au Danube. La France ne s’est pas libérée seule. Elle a aussi rendu politiquement impossible son administration comme territoire vaincu.

Elle a gagné assez pour négocier sa place, puis construit assez pour la conserver.

Une place offerte reste pourtant une place empruntée tant qu’elle ne repose sur rien. La France va donc la bétonner.

Le programme adopté par le Conseil national de la Résistance le 15 mars 1944 devient une politique. Les houillères du Nord et du Pas-de-Calais passent sous contrôle public en décembre. Renault est nationalisé en janvier 1945. Les comités d’entreprise naissent en février. La Sécurité sociale est créée par les ordonnances d’octobre. La Banque de France et quatre grandes banques de dépôt sont nationalisées en décembre. EDF et GDF suivent en avril 1946.

Pierre Laroque (conseiller d’État, nommé directeur général des Assurances sociales le 5 octobre 1944) conçoit l’architecture de la Sécurité sociale sous l’autorité d’Alexandre Parodi (ministre du Travail et de la Sécurité sociale de septembre 1944 à octobre 1945, ancien délégué général du gouvernement provisoire en France occupée). Ambroise Croizat (métallurgiste, dirigeant de la CGT, ministre du Travail communiste à partir de novembre 1945) en organise le déploiement. Marcel Paul (électricien, déporté à Buchenwald, ministre de la Production industrielle) porte la nationalisation de l’énergie par la loi du 8 avril 1946. Le 3 janvier 1946, de Gaulle confie à Jean Monnet (négociateur des accords d’armement franco-américains pendant les deux guerres) la planification de la modernisation.

L’énergie, le crédit, la production, la protection et le temps long passent dans le même poste de commandement. Une créance s’évapore mais un plan industriel (re)construit.

En 1919, la France avait fondé sa reconstruction sur une dette allemande. En 1945, elle la fonde sur son système vertical.

Le prix demeure immense : près d’un demi-million de morts, plus de 450 000 bâtiments détruits, environ un million et demi endommagés, des ports et des voies ferrées paralysés. Caen, Le Havre, Brest et Saint-Nazaire doivent être reconstruits.

Le 8 mai porte aussi son ombre. À Sétif, Guelma et Kherrata, les violences font 102 morts parmi les Européens. La répression conduite sous l’autorité du général Raymond Duval et, à Guelma, avec les milices encouragées par le sous-préfet André Achiary, tue plusieurs milliers d’Algériens. Le bilan exact demeure impossible à établir et reste pris entre histoire et mémoires nationales.

La victoire européenne et la rupture impériale naissent le même jour.

Contrairement à une idée reçue, tout l’édifice vertical de 1945 n’a pas été imposé par ordonnances, sans assemblée élue. Jusqu’en octobre, le Gouvernement provisoire agit avec une Assemblée consultative. Après les élections du 21 octobre 1945 — premier scrutin national auquel participent les Françaises — l’Assemblée constituante vote les grandes nationalisations de 1945 et 1946.

Le modèle procède donc de trois forces : le compromis préparé par la Résistance, l’urgence exécutive et la ratification électorale.

L’urgence de la reconstruction n’a pas aboli la délibération. Elle l’a concentrée et accélérée.

Le problème vient après. Non que les institutions de 1945 soient restées intactes : les banques ont été privatisées, Renault aussi, l’énergie a été ouverte à la concurrence et la Sécurité sociale réformée des dizaines de fois. Mais ces transformations ont rarement donné lieu à un inventaire complet de ce que chaque institution protège, produit, coûte et transmet.

Préserver les principes et les finalités ne signifie pas sanctuariser le système et ses mécanismes

La protection contre la maladie, la vieillesse et l’accident vaut indépendamment de la tuyauterie qui la finance. L’autonomie énergétique vaut indépendamment du statut juridique de l’opérateur. Une institution devrait être régulièrement jugée sur ses résultats, son coût et le patrimoine qu’elle laisse à la génération suivante.

Le socle de 1945 est légitime mais il n’est pas sacré.

La France de 1945 a réussi ce que celle de 1919 avait manqué. Elle a transformé une position diplomatique fragile en capital politique, industriel et social durable. Cette réussite ne devient un obstacle que lorsqu’un héritage cesse d’être évalué.

En 2026, la question n’est plus de savoir ce que 1945 a construit. Elle est de distinguer ce qui protège encore, ce qui produit toujours et ce qui nous enfermé dans une impasse.

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Paul Corey