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Prospérité : pourquoi l’humanité a-t-elle attendu si longtemps pour s’enrichir ?

36 économistes répondent. Pierre par pierre...

Prospérité : pourquoi l’humanité a-t-elle attendu si longtemps pour s’enrichir ?

Le commerce, l’épargne, la propriété, les villes et les inventions existaient depuis des millénaires. Pendant tout ce temps, l’immense majorité des hommes a vécu au ras de la subsistance. Puis, en deux siècles à peine, tout a basculé. Les ingrédients attendaient sur la table depuis toujours. Il manquait quelqu’un pour oser la recette.

Depuis 1776, l’économie poursuit cette énigme. Adam Smith pose la première pierre : une nation s’enrichit lorsqu’elle produit davantage par personne, grâce à la spécialisation et à l’élargissement des marchés. La richesse devient un flux de biens et de services, et le coffre rempli d’or des monarchies perd sa couronne. Reste à comprendre pourquoi ce mécanisme, si limpide sur le papier, a mis tant de temps à s’enclencher.

Thomas Malthus livre en 1798 la première explication du blocage. Dans une économie agricole, chaque gain de production nourrit surtout des bouches supplémentaires. Le progrès s’évapore dans la démographie. Pendant des siècles, l’humanité a couru sur un tapis roulant : beaucoup d’efforts, aucun déplacement.

Robert Solow ferme une autre porte en 1956. Accumuler des machines augmente la production, mais les rendements décroissent : à technologie inchangée, le capital finit par s’essouffler. Toute la croissance durable repose alors sur le progrès technique, que le modèle constate sans en révéler la source. Ce résidu inexpliqué devient l’angle mort le plus fécond de la pensée économique.

Paul Romer, Nobel 2018, l’éclaire en partie : une idée sert à tous simultanément sans jamais s’épuiser. Le savoir est la seule matière première qui grossit quand on la partage.

Encore faut-il que quelqu’un ait intérêt à produire ce savoir. Douglass North, puis Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, Nobel 2024, déplacent la question vers les règles du jeu. Les institutions extractives organisent la capture des ressources au profit d’une minorité. Leurs élites bloquent les réformes qui enrichiraient le pays, parce qu’elles menaceraient leur propre pouvoir. La pauvreté devient une architecture, gardée par des péagers.

Deirdre McCloskey pose alors l’objection décisive. Si les marchés, la propriété et les inventions existaient bien avant la révolution industrielle, pourquoi n’ont-ils rien déclenché plus tôt ? Sa réponse tient en un mot : la dignité. Aux Pays-Bas d’abord, en Grande-Bretagne ensuite, le marchand, l’artisan et l’inventeur gagnent à la fois liberté et estime. Une personne ordinaire peut améliorer les choses et être respectée pour cela. Ce basculement du regard social libère une avalanche d’initiatives. Les machines suivent. Elles ne précèdent pas.

Appelons cela le capital de considération. Aucune comptabilité nationale ne le mesure, et pourtant il conditionne tous les autres. Une société qui soupçonne celui qui entreprend décourage ce qu’elle prétend attendre.

La thèse reste débattue, et le débat l’enrichit. Robert Allen rappelle que la Grande-Bretagne combinait salaires élevés et énergie bon marché, de quoi rendre rentable la machine qui économise le travail. Kenneth Pomeranz souligne le poids du charbon et des ressources du Nouveau Monde. Oded Galor montre que la transition démographique a enfin permis aux gains de productivité d’améliorer la vie au lieu d’être absorbés par le nombre.

Les idées fortes germent toujours dans un sol bien précis.

Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt, couronnés en 2025, referment la boucle. Le progrès devient cumulatif quand la science rencontre les savoir-faire pratiques. Il se maintient tant que les acteurs installés ne parviennent pas à verrouiller le renouvellement.

La destruction créatrice a toujours des ennemis.

La leçon dessine un triptyque. Considérer celui qui améliore plutôt que le soupçonner. Transmettre les connaissances jusqu’aux mains qui les appliquent. Ouvrir la porte aux nouveaux venus face aux rentes établies. Amartya Sen y ajoute l’horizon : convertir cette richesse en possibilités réelles de vivre mieux.

Deux siècles d’économie aboutissent à une évidence longtemps ignorée. Une nation s’enrichit le jour où elle honore ceux qui l’améliorent.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey