La France a oublié les fondamentaux de la prospérité (1/4)
Depuis six siècles, les meilleurs économistes se sont succédés pour identifier et comprendre les moteurs de la prospérité économique d’un pays. C’est de l’économie pas de la politique.

Six siècles de pensée économique ont identifié les sources de la richesse : l’échange, le capital, le savoir, les compétences, les entrepreneurs et les institutions. Reste à comprendre pourquoi la France peine à les faire tourner.
Six siècles de réflexion, des générations d’économistes, des théories souvent contradictoires. Et pourtant, une conclusion s’impose avec une netteté troublante : nous savons comment naît la richesse. Reste une question plus inconfortable : pourquoi le pays de Quesnay et de Turgot semble-t-il avoir égaré le mode d’emploi ?
Pendant des millénaires, le niveau de vie de l’humanité a à peine bougé. Un paysan de 1700 ne vivait guère mieux que celui de l’Antiquité. Puis, vers 1800, tout bascule : en deux siècles, le revenu moyen par habitant est multiplié par plus de dix.
Ce basculement a une explication. La richesse d’une nation réside moins dans ce qu’elle possède que dans sa capacité à produire. Dès 1377, Ibn Khaldoun identifie le travail et la division des tâches comme ses sources. François Quesnay décrit l’économie comme un circuit de production et d’échanges. Adam Smith montre comment la division du travail multiplie la productivité. David Ricardo démontre que deux nations gagnent à échanger, même lorsque l’une surpasse l’autre dans toutes les activités. Spécialisation, coopération, échange : la richesse se fabrique à plusieurs.
Vient ensuite le capital. Turgot éclaire le rôle de l’épargne et de l’investissement. Arthur Lewis montre comment le transfert du travail vers des activités plus productives accélère le développement. Mais Robert Solow, en 1956, pose une limite décisive : l’accumulation de machines, d’équipements et d’infrastructures rencontre des rendements décroissants et ne peut, à elle seule, entretenir indéfiniment la hausse du revenu par habitant.
Le capital alimente la machine. Le moteur se trouve ailleurs.
C’est la découverte majeure de la pensée économique moderne. En 1957, Solow constate que la hausse du capital et du travail laisse inexpliquée une grande partie de la croissance américaine. Ce résidu porte la marque des gains de productivité. Paul Romer, en 1986 puis en 1990, en fait le cœur d’une théorie où la production de connaissances devient un moteur interne de la croissance. Une machine sert un nombre limité d’utilisateurs. Une idée se reproduit presque sans limite, sans jamais s’épuiser.
Voilà le seul combustible inépuisable de la prospérité.
Encore faut-il des hommes pour porter ces idées. Deux pays dotés des mêmes équipements et du même nombre de travailleurs produisent rarement les mêmes richesses. Theodore Schultz et Gary Becker l’expliquent : éducation, compétences, expérience et formation forment un véritable capital humain. Et une invention reste lettre morte tant qu’aucun entrepreneur ne la transforme en activité.
Joseph Schumpeter décrit ce rôle : introduire de nouvelles combinaisons de produits, de procédés, de marchés et d’organisations. La destruction créatrice remplace l’ancien par le neuf. La prospérité exige des esprits prêts à prendre des risques et à bousculer les positions établies.
Ce mouvement a son revers. Karl Marx décrit la formidable puissance du capitalisme à accumuler et à transformer les sociétés, mais aussi ses contradictions : concentration du capital, conflits entre travail et capital, crises, inégalités. Ses prédictions restent discutées. Son avertissement demeure. Produire davantage ne garantit ni une répartition équilibrée ni l’absence de crises. Dont acte.
Mais seule la prospérité permet d’en atténuer les conséquences.
Marx et Schumpeter, aux conclusions si opposées, partagent d’ailleurs une même intuition : le capitalisme est un système en transformation permanente. Croissance, prospérité collective et répartition forment trois réalités distinctes.
Reste le terrain. Les ressources productives ne se combinent pas avec la même efficacité partout. Friedrich List, Paul Rosenstein-Rodan, Ragnar Nurkse, Albert Hirschman et Alexander Gerschenkron soulignent, chacun à sa manière, le poids des infrastructures, du financement, de la coordination et de l’histoire. Douglass North ajoute la pièce décisive : les institutions orientent les incitations à produire, investir et échanger, ou au contraire à capter des rentes.
Les règles du jeu conditionnent la dynamique des pièces sur l’échiquier.
La cohérence de l’ensemble frappe. Travail, spécialisation, investissement, connaissances, compétences, esprit d’entreprise : les ingrédients de la richesse sont connus. C’est le paradoxe de la recette connue.
Chaque nation dispose du même livre de cuisine, bien peu parviennent à réussir le plat. La France l’a pourtant réussi, en particulier pendant les Trente Glorieuses. Mais, elle a depuis oublié pourquoi.
La prospérité naît de la capacité à produire toujours plus de valeur, grâce à l’échange, au capital, et surtout au progrès technique porté par les compétences et les entrepreneurs, à condition que des institutions favorables le permettent, sans que cela garantisse pour autant ni le partage des richesses, ni la stabilité.
Notre réflexion sur la prospérité se poursuit avec trois questions qui résonnent avec une force particulière pour notre pays.
Le rôle de l’État : garant des libertés économiques et des règles du jeu, ou acteur engagé dans l’orientation du développement ? Les économistes divergent profondément, et la France vit ce débat depuis Colbert.
L’écart entre nations : pourquoi certaines sociétés mobilisent-elles durablement ces mécanismes quand d’autres stagnent ?
Les obstacles au progrès : quelles institutions, quels comportements collectifs bloquent la machine, et comment les lever ?
Nous savons mieux comment se crée la prospérité. Reste à comprendre pourquoi la France semble l’avoir oublié, et ce qu’il lui faudra pour la rendre à nouveau possible, durable et accessible au plus grand nombre.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.
Paul Corey