Thomas Malthus
Un pasteur anglican a démontré que l’humanité ne pouvait pas s’enrichir durablement, au moment précis où elle commençait à le faire.

Thomas Robert Malthus naît en février 1766 à Westcott, dans le Surrey, dans une famille aisée. Son père, admirateur de Rousseau, croit à la perfectibilité humaine. Le fils naît avec un bec-de-lièvre qui gêne son élocution. En 1784, il entre à Jesus College, à Cambridge, en mathématiques. Ordonné en 1789, il devient vicaire à Okewood, dans le Surrey.
Ses débats avec son père sur Condorcet et William Godwin (philosophe anarchiste qui annonce une société sans pauvreté) tournent à la querelle. En 1798, il publie anonymement l’Essai sur le principe de population. Sans frein, la population croît en progression géométrique : 1, 2, 4, 8. Les subsistances, en progression arithmétique : 1, 2, 3, 4. La population peut doubler tous les vingt-cinq ans.
Le résultat est un piège. Toute hausse de la production entraîne une hausse de la population. Les revenus retombent au niveau de subsistance. Famines, épidémies et guerres jouent le rôle de « freins positifs ». Seule la « contrainte morale », mariage tardif et chasteté, peut retarder l’échéance. Il combat donc les lois sur les pauvres, qui encouragent selon lui les naissances.
En 1805, il devient le premier professeur d’économie politique d’Angleterre, au collège de la Compagnie des Indes orientales, à Hertford puis à Haileybury. Il y forme les administrateurs de l’empire. Il débat des années durant avec Ricardo, son ami et contradicteur. En 1820, ses Principes d’économie politique redoutent une insuffisance de la demande. Keynes saluera cette intuition en 1933.
Son diagnostic est exact pour le passé. Pendant des millénaires, chaque progrès agricole a produit plus d’hommes, pas des hommes plus riches.
Gregory Clark (historien économique écossais, professeur en Californie) l’écrit en 2007 : le niveau de vie moyen de 1800 ne dépasse guère celui des chasseurs-cueilleurs. Après la peste noire de 1348, qui tue un tiers des Européens, les salaires des survivants bondissent.
Son pronostic est faux pour l’avenir. En 1801, l’Angleterre et le pays de Galles comptent 8,9 millions d’habitants. En 1901, 32,5 millions. Le revenu par habitant a pourtant plus que doublé dans l’intervalle. Malthus meurt à Bath le 29 décembre 1834, en plein décollage britannique. Charles Darwin a trouvé dans son Essai, en 1838, l’idée de la sélection naturelle.
Sa ‘pierre” à la prospérité est paradoxale : c’est le piège lui-même.
Pour comprendre pourquoi l’humanité a attendu si longtemps, il faut d’abord comprendre ce qui la retenait. Le piège malthusien explique la stagnation. Il ne dit pas comment en sortir. Il faudra deux siècles pour que des économistes expliquent l’évasion.
Ainsi, Malthus a décrit avec une précision implacable la prison où l’humanité avait vécu dix mille ans, en publiant son livre dans la décennie même où les murs commençaient à céder.
Paul Corey