Louis Loucheur
Il a fabriqué les obus, reconstruit les ruines et bâti les banlieues. Mais, nul ne sut jamais qui, de l’Etat ou de l’industrie, servit l’autre.

Il a fabriqué les obus, reconstruit les ruines, bâti les banlieues : l’industriel devenu ministre n’a jamais quitté ses conseils d’administration.
Louis Loucheur naît le 12 août 1872 à Roubaix, dans une famille modeste. Boursier, il entre à l’École polytechnique en 1890. Ingénieur à la Compagnie des chemins de fer du Nord, il en démissionne à 27 ans. En 1899, il s’associe à Alexandre Giros (camarade de promotion) dans une entreprise de béton armé, Girolou.
En 1908, elle devient la Société générale d’entreprises, future Vinci. À 42 ans, il pèse dans les barrages, l’électricité et les travaux publics.
En 1914, il est capitaine d’artillerie. L’armée manque d’obus : 13 000 par jour en août, pour un besoin de 100 000.
Loucheur convertit ses usines, organise la « production totale ». En décembre 1916, Albert Thomas (ministre socialiste de l’Armement) le prend comme sous-secrétaire d’État.
Ses collaborateurs sont des polytechniciens et des industriels ; ceux de Thomas, des normaliens et des syndicalistes. L’un veut produire, l’autre veut réformer. Le ministère tranche : en septembre 1917, Loucheur prend la place de Thomas. Clemenceau le confirme en novembre.
En 1918, la France produit 260 000 obus par jour et 3 000 chars Renault FT. Louis Loucheur impose le charbon rationné, l’acier réparti, la main-d’œuvre mobilisée. Ses propres sociétés figurent parmi les fournisseurs de l’État. Personne n’exige qu’il vende ses parts. Le ministre commande, l’industriel livre.
Le 16 novembre 1919, il est élu député du Nord avec 136 785 voix. Ministre de la Reconstitution industrielle, il chiffre les dommages de guerre et négocie les clauses économiques de Versailles. En octobre 1921, à Wiesbaden, il signe avec Walther Rathenau (industriel devenu ministre allemand) un accord de réparations en nature : livraisons de matériaux contre rabais sur la dette. Les sidérurgistes français s’y opposent. Il est appliqué à 3 %.
En 1919, il rachète Le Petit Journal, quotidien à 400 000 exemplaires. Il finance un parti, les Républicains de gauche, et une agence de presse. Ministre des Finances en novembre 1925, il propose un impôt sur le capital, se fait renverser en cinq semaines. La Chambre dénonce « le marchand de canons ».
Sa fortune personnelle, jamais chiffrée, alimente les rumeurs. Il siège dans une trentaine de conseils.
Le 13 juillet 1928, ministre du Travail, il fait voter la loi qui porte son nom : 260 000 logements en cinq ans, dont 200 000 habitations à bon marché, financés par avances de l’État. Les pavillons Loucheur ceinturent Paris, Lille, Lyon. Le 30 avril 1930, il applique la loi sur les assurances sociales, première protection obligatoire des salariés.
L’ancien patron des usines de guerre invente l’État-providence à la française.
Il ne croit pas à la revanche. Dès 1926, il soutient le cartel européen de l’acier, alliance des sidérurgistes français, allemands et belges. En 1927, il obtient de la Société des Nations une conférence économique mondiale. En 1929, avec Aristide Briand (ministre des Affaires étrangères, artisan du rapprochement franco-allemand), il défend une union douanière européenne. La crise de 1929 balaie le projet. Il meurt le 22 novembre 1931, à 59 ans.
Sa méthode survit à sa réputation : ingénieurs aux commandes, État commanditaire, entreprises exécutantes. Jean Monnet (futur père du Plan et de la CECA) a observé ses cartels. La Ve République en fera un modèle. Ses ennemis retiennent les conflits d’intérêts jamais tranchés. Ses admirateurs, 300 000 familles logées.
Ainsi, Louis Loucheur a démontré qu’un industriel pouvait gouverner la France sans cesser d’être industriel, brouillant pour un siècle la frontière entre l’intérêt public et le carnet de commandes, et léguant des pavillons à ceux qui l’accusaient de s’enrichir.
Paul Corey