Gustave Eiffel
Un brevet racheté à ses ingénieurs, une tour payée de sa poche, une condamnation effacée par prescription : Eiffel a tout gagné, sauf l'innocence.

Il n’a pas dessiné la tour qui porte son nom. Il a payé, plaidé et gagné : le génie d’Eiffel fut d’abord celui d’un entrepreneur.
Alexandre Gustave Bonickhausen dit Eiffel naît le 15 décembre 1832 à Dijon. Ses ancêtres venaient de l’Eifel, massif rhénan qui donnera son surnom à la famille. Le patronyme allemand ne devient légalement Eiffel qu’en 1880. Sa mère, Catherine Moneuse, bâtit seule un négoce de charbon qui fait la fortune du foyer. Le père, ancien militaire, tient les écritures. Le garçon grandit dans une maison où l’argent se gagne et se compte.
Recalé à l’École polytechnique, il entre à l’École centrale et en sort en 1855, spécialité chimie. Charles Nepveu (constructeur de matériel ferroviaire) l’embauche et lui confie à 26 ans le pont de Bordeaux : 500 mètres sur la Garonne, livrés en 1860. Il y expérimente les fondations à l’air comprimé. En 1866, il rachète des ateliers à Levallois-Perret. En 1868, il s’associe à Théophile Seyrig (ingénieur belge spécialiste du calcul des arcs).
Eiffel et Cie est née.
De 1868 à 1884, la maison Eiffel exporte du fer sur quatre continents. Le pont Maria Pia à Porto, 1877, franchit le Douro d’un arc de 160 mètres. Le viaduc de Garabit, 1884, culmine à 122 mètres au-dessus de la Truyère. Entre 1881 et 1884, il conçoit l’ossature intérieure de la statue de la Liberté de Bartholdi (sculpteur alsacien du monument offert aux États-Unis). Gares de Budapest, coupole de Nice : le nom devient une marque.
Le 18 septembre 1884, Maurice Koechlin et Émile Nouguier (ingénieurs du bureau d’études Eiffel) déposent avec lui le brevet d’un pylône de 300 mètres. Stephen Sauvestre (architecte de la maison) en dessine les arcs et le galbe. Le 12 décembre, Eiffel rachète leurs droits contre 1 % du devis et la mention de leurs noms. Le brevet lui appartient seul. La tour sera la sienne.
Le 14 février 1887, 47 artistes dont Maupassant et Gounod dénoncent dans Le Temps « l’inutile et monstrueuse tour Eiffel ». Le chantier a commencé le 28 janvier. L’État verse 1,5 million sur 7,8 millions de francs. Eiffel avance le reste et obtient vingt ans d’exploitation. 18 038 pièces, 2,5 millions de rivets, 26 mois de travaux, un mort. Le 31 mars 1889, il hisse le drapeau au sommet. Deux millions de visiteurs la première année. Le coût est remboursé avant Noël.
En 1887, il signe son contrat le plus lucratif : les dix écluses du canal de Panama, projet de Ferdinand de Lesseps (le diplomate qui avait percé Suez). Il négocie des garanties qui lui assurent son bénéfice dès le premier coup de pioche. Le 4 février 1889, la Compagnie est liquidée. 85 000 souscripteurs ruinés, 1,3 milliard de francs évaporés, 104 parlementaires soupçonnés d’avoir touché.
Le 9 février 1893, la cour d’appel de Paris le condamne à deux ans de prison et 20 000 francs d’amende pour complicité d’escroquerie.
Le 15 juin 1893, la Cour de cassation annule l’arrêt pour prescription. Les faits remontaient à plus de trois ans. Il est libre, pas innocenté.
Le conseil de l’ordre de la Légion d’honneur, pressé de le radier, démissionne en bloc.
À 60 ans, il quitte son entreprise, qui efface son nom de sa raison sociale. Il ne construira plus jamais.
Il consacre trente ans à sauver sa tour, promise à la démolition en 1909. En 1903, il finance les essais de télégraphie sans fil du capitaine Ferrié (pionnier militaire de la radio). L’armée s’y installe, la concession est prolongée de 70 ans en 1910.
Eiffel installe une soufflerie au Champ-de-Mars en 1909, une autre à Auteuil en 1912, et fonde l’aérodynamique expérimentale française. Il meurt le 27 décembre 1923, à 91 ans.
Ainsi, Gustave Eiffel a donné son nom à une idée qui n’était pas la sienne et failli le perdre dans une affaire qui n'était pas sienne.
La postérité a oublié l’argent pour ne retenir que le fer.
Paul Corey