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Panama creuse le « tous pourris »

Édito WOW! · 28 juillet 2026

Panama creuse le « tous pourris »

En 1888, la Compagnie de Panama joue sa survie sur un emprunt à lots, une obligation doublée d’un billet de loterie, dont l’émission exige une loi. Le Parlement refuse deux fois. Le 28 avril 1888, il vote. Entre les refus et le vote, 1 340 000 francs, près de 5 millions d’euros actuels, de pots de vin auraient été répartis entre 104 députés. Le prix d’une loi : 0,2 % de l’emprunt qu’elle autorisait.

Tout part d’un rêve. Ferdinand de Lesseps, auréolé du triomphe de Suez, promet de percer l’isthme de Panama. Des centaines de milliers de Français lui confient leurs économies. Mais l’isthme impose ses montagnes, ses pluies torrentielles, sa fièvre jaune. Le chantier dévore les capitaux, et la compagnie masque l’échec en levant emprunt sur emprunt.

Pour arracher le vote que les rapports d’ingénieurs avaient fait échouer, la compagnie organise la distribution de fonds via le baron de Reinach, Cornelius Herz et l’agent Arton : journaux subventionnés, élus achetés. Pour l’épargnant, la loi vaut certification : si les députés autorisent, c’est que l’État a vérifié.

La loi ne sauve rien. Sur les 720 millions demandés, l’émission n’en recueille que 254. En février 1889, la liquidation solde le désastre : depuis 1880, la compagnie a englouti 1,3 milliard de francs, près de 5 milliards d’euros actuels, et 85 000 souscripteurs sont ruinés. Ils avaient cru dans un homme, dans des journaux, dans un vote.

Ils ont été trompés par un écosystème entier.

L’affaire couve trois ans. En septembre 1892, La Libre Parole d’ Édouard Drumont publie ses révélations ; dans la nuit du 19 au 20 novembre, le baron de Reinach, banquier distributeur des fonds, est retrouvé mort, mort jamais élucidée.

Le lendemain, le député nationaliste Jules Delahaye lance à la tribune : « Il y a ici deux catégories de personnes qui m’écoutent : celles qui ont touché et celles qui n’ont pas touché. »

La formule, applaudie, abolit la frontière entre coupables et innocents. Elle joue dans les deux sens. Les coupables peuvent être innocents.

La justice, elle, distingue. Charles Baïhaut, ancien ministre des Travaux publics qui avoue une promesse d’un million de francs, est condamné à cinq ans de prison et 750 000 francs d’amende. C’est le seul politique sanctionné, précisément parce qu’il est le seul à reconnaître les faits. Ferdinand de Lesseps, quatre-vingt-huit ans, et son fils Charles écopent de cinq ans, Gustave Eiffel de deux ; leurs peines sont cassées pour vice de forme, et Eiffel réhabilité dès juin 1893.

Quand cent noms circulent et que presque personne n’est puni, l’opinion ne conclut pas que les accusations étaient fragiles.

L’opinion conclut que les puissants ont été protégés.

Le poison agit. Des élus ont été achetés, donc tous seraient achetables. Des journaux ont été payés, donc toute information mentirait. La généralisation est redoutable. Drumont fait de Reinach et de Cornelius Herz, l’un mort, l’autre réfugié à Londres, jamais jugé, les figures d’un prétendu complot juif, prélude à l’affaire Dreyfus.

Et Georges Clemenceau, compromis par sa seule proximité avec Herz, perd son siège du Var en 1893 sans qu’aucune corruption soit établie contre lui.

Le canal, lui, échappe à la France. En 1904, les actifs sont cédés aux États-Unis pour 40 millions de dollars ; l’Amérique achève en 1914 l’ouvrage que l’épargne française avait payé.

La mécanique traverse les siècles. Quelle différence entre un emprunt à lots et un déficit reconduit chaque année depuis 1974 ?

Dans les deux cas, l’argent frais ne prouve pas la solidité du modèle : il repousse le moment où elle devra être démontrée. Dans les deux cas, le vote du Parlement tient lieu de certification. Dans les deux cas, une presse financée par ceux qu’elle devrait surveiller peine à instruire le procès. Et dans les deux cas, la facture arrive après, pour ceux qui n’ont rien signé.

Panama lègue une exigence. Rendre la transparence antérieure aux décisions. Obliger la presse à révéler son financement. Exiger une justice rapide sans être expéditive. Et refuser le « tous pourris » : quand tous sont accusés, plus personne n’a à répondre de rien ni les chéquards d’hier, ni les signataires de cinquante budgets en déficit, toujours moins coûteux électoralement qu’une réforme.

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Paul Corey