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Marc Bloch

Il a disséqué la défaite de 1940 en trois mois. La République a mis quatre-vingt-deux ans à lui rendre hommage.

Marc Bloch

Marc Bloch naît le 6 juillet 1886 à Lyon, dans une famille juive alsacienne. Son père, Gustave Bloch (historien de la Rome antique, professeur à la Sorbonne), lui enseigne l’histoire dès l’enfance. L’éducation est laïque, républicaine, patriote. Normalien en 1904, agrégé en 1908, il complète sa formation à Berlin et Leipzig, dont les universités font alors référence en histoire. Six ans plus tard, il combat l’Allemagne qui l’a formé.

En août 1914, il part sergent d’infanterie. Il finit capitaine, quatre citations, Légion d’honneur. Au front, il tient des carnets. En 1921, il en tire une étude sur les fausses nouvelles de guerre : comment une rumeur naît, circule, devient vérité. L’historien a trouvé son objet : les croyances collectives.

En 1919, l’université de Strasbourg, redevenue française, le recrute. Il y reste dix-sept ans. En 1924, Les Rois thaumaturges étudie la croyance au pouvoir des rois de guérir les écrouelles par le toucher.

En 1929, il fonde avec Lucien Febvre (historien de la Renaissance, son collègue strasbourgeois) les Annales d’histoire économique et sociale. Fin de l’histoire des batailles et des traités. Place aux paysans, aux prix, aux mentalités.

L’institution résiste. Le Collège de France l’écarte en 1928, puis en 1934. Il n’obtient la Sorbonne qu’en 1936, à cinquante ans. En 1939-1940, La Société féodale paraît en deux volumes.

En septembre 1939, à cinquante-trois ans, père de six enfants, il refuse d’être démobilisé. Il se dit alors le plus vieux capitaine de l’armée française.

Chargé des carburants de la Ire armée, il traverse la débâcle, embarque à Dunkerque, revient aussitôt en France. De juillet à septembre 1940, il écrit L’Étrange Défaite. Le diagnostic est clinique : état-major figé, élites aveugles, bourgeoisie repliée sur sa peur. Le manuscrit, caché, ne paraît qu’en 1946. Le témoin accuse sa propre classe.

Le 3 octobre 1940, le statut des Juifs de Vichy l’exclut de l’enseignement.

En janvier 1941, un décret l’en relève pour services exceptionnels, avec une dizaine d’universitaires. Il enseigne à Clermont-Ferrand, puis Montpellier.

Febvre veut maintenir les Annales sous l’Occupation, sans le nom juif de leur cofondateur. Bloch cède et signe « Marc Fougères ».

En novembre 1942, les Allemands envahissent la zone sud. Début 1943, Bloch entre à Franc-Tireur (mouvement de résistance implanté à Lyon), sous les noms de Narbonne ou Chevreuse.

Le 8 mars 1944, la Gestapo l’arrête à Lyon et le torture à Montluc (la prison militaire allemande de la ville). Le 16 juin 1944, il est fusillé à Saint-Didier-de-Formans avec vingt-neuf autres résistants.

Son Apologie pour l’histoire, inachevée, paraît en 1949 par les soins de Febvre.

L’école des Annales domine l’historiographie mondiale pendant un demi-siècle.

Le 23 juin 2026, il entre au Panthéon, premier historien honoré ainsi sous la Ve République. Les cercueils ne contiennent que des objets symboliques : sa famille a voulu que sa dépouille reste dans la Creuse. Elle avait hésité, par crainte d’une instrumentalisation, et demandé que l’extrême droite soit tenue à l’écart.

Ainsi, Marc Bloch a diagnostiqué l’effondrement de 1940 pendant que ses élites signaient l’armistice, a payé de sa vie d’avoir eu raison, et a attendu quatre-vingt-deux ans que la République honore l’historien qui l’avait jugée.

Paul Corey