Mélinée Manouchian, dernière au Panthéon
Édito WOW! · 16 mars 2026

Le 21 février 2024, la République française a fait entrer sous sa coupole un homme qu’elle avait refusé de naturaliser deux fois de son vivant. Missak Manouchian, apatride, communiste, fusillé comme « terroriste » étranger en 1944, reçoit quatre-vingts ans plus tard l’hommage qu’elle lui devait.
Missak Manouchian arrive à Marseille en 1925. Il a survécu au génocide arménien de 1915. Orphelin très jeune, il a grandi dans un établissement francophone au Liban, où il découvre la langue et la culture françaises. En France, il mène d’abord une vie modeste d’ouvrier. Tourneur dans les usines Citroën, il fréquente aussi les bibliothèques, suit des cours à la Sorbonne comme auditeur libre, écrit des poèmes en arménien et s’intéresse aux cercles intellectuels de la gauche immigrée parisienne.
Comme beaucoup d’étrangers installés durablement en France, il souhaite devenir citoyen français. Il dépose une première demande de naturalisation en 1933, puis une seconde en 1940. Les deux sont refusées.
Lorsque la guerre éclate et que la France est occupée, Manouchian entre dans la Résistance. En 1942, il prend la tête des FTP-MOI de la région parisienne — les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’Œuvre Immigrée. Le groupe qu’il dirige compte vingt-trois combattants, dont vingt étrangers : Arméniens, Juifs polonais, Italiens antifascistes, Espagnols républicains. Tous sont réfugiés, ouvriers, exilés politiques ou survivants de persécutions.
Leur action est spectaculaire et dangereuse : sabotages, attentats contre l’occupant, exécutions de responsables allemands. En quelques mois, le groupe devient l’un des réseaux armés les plus actifs de la Résistance parisienne.
En novembre 1943, la Brigade spéciale n°2 de la police française — chargée de traquer les réseaux communistes — parvient à démanteler l’organisation. Ce sont des policiers français, et non la Gestapo, qui arrêtent Missak Manouchian et la plupart de ses compagnons.
Après un procès expéditif organisé par l’occupant, vingt-deux membres du groupe sont condamnés à mort. Le 21 février 1944, Missak Manouchian et ses camarades sont fusillés au Mont-Valérien.
Dans les jours qui suivent, la propagande allemande placarde dans tout Paris une grande affiche rouge destinée à discréditer la Résistance. On y voit les visages des membres du groupe accompagnés de mentions soulignant leurs origines : « Juif polonais », « Espagnol rouge », « Arménien chef de bande ». Le message est clair : la Résistance serait une « armée du crime » composée d’étrangers.
L’effet recherché ne fonctionne pas entièrement. Sur certaines affiches, des passants inscrivent à la main : « Morts pour la France ».
La reconnaissance officielle tarde. La mention « Mort pour la France » n’est attribuée à Missak Manouchian qu’en 1971, vingt-sept ans après son exécution.
À ses côtés, il y avait Mélinée. Née Mélinée Assadourian dans l’Empire ottoman, elle aussi rescapée du génocide arménien, elle rencontre Missak à Paris dans les milieux de l’émigration arménienne et des organisations antifascistes. Ils se marient en 1936.
Pendant l’Occupation, elle devient l’une des actrices discrètes mais essentielles du réseau. Agent de liaison des FTP-MOI, elle transporte des messages, repère des cibles, achemine des armes, transmet les informations entre groupes clandestins. Elle participe également à la rédaction de textes destinés à la presse résistante.
Lorsque les arrestations commencent à l’automne 1943, elle échappe aux rafles. Pendant plusieurs mois, elle vit dans la clandestinité, changeant régulièrement de refuge. À un moment, elle est cachée chez la famille Aznavourian — les parents du futur chanteur Charles Aznavour — eux-mêmes engagés dans des actions d’entraide pour les réfugiés et les résistants.
Après la guerre, elle découvre l’ampleur des pertes. Les membres du groupe Manouchian ont presque tous été exécutés ou déportés. Leur histoire reste longtemps en marge du récit dominant de la Résistance.
Dans la mémoire officielle de l’après-guerre, la figure centrale est celle de la France Libre et des réseaux gaullistes. Les combattants de la MOI, communistes et étrangers, y occupent une place secondaire.
Mélinée décide alors de consacrer sa vie à préserver cette mémoire. Pendant plus de quarante ans, elle témoigne, écrit, rencontre des historiens, intervient dans des écoles, participe à des films documentaires et à des commémorations.
En 1974, elle publie ses souvenirs dans un livre simplement intitulé Manouchian. Elle y raconte la vie de ces hommes venus d’Arménie, de Pologne, d’Italie ou d’Espagne, qui avaient choisi de combattre pour la libération d’un pays dont beaucoup n’étaient pas citoyens.
Peu à peu, l’histoire du groupe Manouchian s’impose dans la mémoire collective. L’Affiche rouge, conçue à l’origine comme un outil de propagande, devient un symbole de la Résistance internationale.
En 1955, le poète Louis Aragon écrit Strophes pour se souvenir. Quelques années plus tard, Léo Ferré met le texte en musique. Les vers d’Aragon — « Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant » — contribuent à inscrire définitivement le groupe dans l’histoire.
Mélinée poursuit ce travail jusqu’à sa mort, en 1989. Elle n’aura pas vu l’entrée de son mari au Panthéon.
Le décret présidentiel de 2024 précise qu’elle y entre « accompagnée » de Missak Manouchian. La formule rappelle celle utilisée en 1907 pour Sophie Berthelot, inhumée auprès de son époux, le chimiste Marcellin Berthelot.
Mais dans le cas des Manouchian, le mot prend un sens particulier. Missak incarne le sacrifice du combat. Mélinée incarne la fidélité de la mémoire.
Le Panthéon accueille ainsi un couple dont l’histoire traverse presque tout le XXᵉ siècle : le génocide arménien, l’exil, les luttes ouvrières de l’entre-deux-guerres, la Résistance, puis le long travail de transmission qui a permis à ces destins de ne pas disparaître.
Dans sa dernière lettre écrite depuis la prison de Fresnes, quelques heures avant son exécution, Missak Manouchian écrit :
« Je mourrai dans un instant avec vingt-deux de mes camarades, tous de nationalités et de religions différentes. Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »
Quatre-vingts ans après les fusillades du Mont-Valérien, l’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon rappelle que l’histoire n’est pas seulement faite par ceux qui meurent pour une cause. Elle l’est aussi par ceux qui, pendant des décennies, refusent que leur souvenir disparaisse.
Avec eux, la République honore à la fois le courage du combat et la persévérance de la mémoire.
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Paul Corey