Sophie Berthelot, première au Panthéon
Édito WOW! · 15 mars 2026

Elle est officiellement la première femme du Panthéon. Son nom est gravé sur le mausolée de la République depuis 1907. Non pour ses idées, ni pour une découverte. Mais parce qu’elle eut la délicatesse de mourir le même jour que son mari. Le mérite, réduit à sa plus absurde expression conjugale.
Sophie Berthelot est morte d’une maladie cardiaque, tandis que son mari, le chimiste Marcellin Berthelot, est décédé presque immédiatement après elle, probablement du choc émotionnel provoqué par sa mort.
Sophie Berthelot est cultivée, polyglotte, capable. Elle gère la correspondance scientifique internationale de Marcellin Berthelot, relit ses manuscrits, organise son existence pour que le chimiste puisse travailler. Les contemporains la décrivent unanimement comme une femme d’une intelligence remarquable.
Rien de tout cela ne figure dans les motifs de sa présence sous la coupole. Le 18 mars 1907, Marcellin Berthelot meurt. Sophie Berthelot meurt le même jour. L’État décide de funérailles nationales communes. Elle est récompensée d’avoir aimé. Pas d’avoir construit.
Dans son éloge, Aristide Briand salue Sophie Berthelot pour ses qualités de femme « belle, gracieuse, douce, aimable et cultivée ». Puis l’éloge continue sur les travaux de son mari. Elle est nommée une fois. C’est une phrase symptôme qui contient tout ce qu’une époque pense du mérite féminin : les vertus d’ornement plus que d’action. Et, pendant 88 ans, personne ne trouve cela digne de remarque.
La République se flatte d’avoir une femme au Panthéon. Sans jamais avoir eu à se demander ce qu’elle avait fait. Il faut attendre 1995 pour que Marie Curie entre sous la coupole pour ses propres mérites — 60 ans après sa mort, deux prix Nobel en poche.
En 2026, le monument compte 82 personnalités : 75 hommes, 7 femmes. La devise gravée au fronton : « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante » n’a pas été modifiée.
Le cas Berthelot n’est pas une anomalie. C’est la manifestation la plus lisible d’un système cohérent. Les historiennes des sciences ont nommé ce phénomène : l’effet Matilda. Il désigne le mécanisme par lequel le mérite scientifique créé par une femme est attribué — souvent sans malveillance consciente — à son collègue masculin.
Mileva Marić, dont les historiens débattent encore de la contribution aux articles fondateurs d’Einstein en 1905. Nettie Stevens, qui identifie le mécanisme chromosomique de détermination du sexe : les manuels attribuent longtemps la découverte à son collègue. Lise Meitner, qui co-découvre la fission nucléaire en 1938 : Otto Hahn reçoit seul le Nobel en 1944. Lise cumule 48 nominations mais ne le reçoit jamais.
« Il serait difficile de dire ce qu’était pour lui sa femme. Elle était tout : la compagne, la collaboratrice, l’inspiratrice, la gardienne. » — Éloge funèbre de Marcellin Berthelot, Académie des sciences, 1907.
Certes, le travail des épouses de grands scientifiques au XIXe siècle — lecture critique des manuscrits, traductions, synthèses — était souvent indiscernable, en nature, du travail des assistants officiellement rémunérés. La différence était dans le statut. Un assistant de recherche est cité. Une épouse est remerciée dans la dédicace, si elle a de la chance…
En 2026, les femmes représentent 28 % des directeurs de recherche au CNRS. Elles ont reçu 4 prix Nobel de littérature sur 17 depuis 1991. La méthode a changé. Mais la logique résiste.
Olympe de Gouges rend l’ironie complète. Autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, guillotinée la même année. Sa panthéonisation est annoncée par Emmanuel Macron en 2021. En mars 2026, elle n’a toujours pas eu lieu. La première femme à entrer sous la coupole y est entrée par mariage. Celle qui a posé les fondements théoriques de l’égalité républicaine attend depuis 235 ans.
Paul Corey