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Data centers : les nouvelles usines du XXIe siècle ?

L’Europe fournit l’électricité, les terrains, l’eau et les subventions. Qui détient les clés ?

Data centers : les nouvelles usines du XXIe siècle ?

Pendant deux siècles, la puissance économique s’est reconnue à ses cheminées. Les bâtiments stratégiques d’aujourd’hui ressemblent à d’immenses hangars gris sans fenêtres, alimentés par des lignes électriques géantes. Ils produisent de la puissance de calcul. Et celui qui contrôle ces usines du calcul contrôlera une part de la richesse du XXIe siècle.

Une nation industrielle se mesurait autrefois à son acier, son charbon, ses chaînes d’assemblage et ses ports. Les usines transformaient la matière première en énergie et en richesse. Les cheminées disparaissent.

Les nouveaux sites de puissance, protégés par des clôtures et refroidis par des systèmes sophistiqués, s’appellent data centers. Chaque recherche Google, chaque vidéo Netflix, chaque paiement bancaire, chaque appel vidéo, chaque opération militaire moderne dépend de ces infrastructures invisibles.

La révolution numérique a besoin d’électricité et de calcul. Le symbole est saisissant : d’ici 2030, l’économie américaine consommera davantage d’électricité pour traiter des données que pour fabriquer l’ensemble de ses produits à forte intensité énergétique, aluminium, acier, ciment et chimie compris.

La planète compte environ 12 000 data centers en juin 2026, dont 4 000 en service aux États-Unis et 900 en construction. Les sites hyperscale, la catégorie la plus puissante, étaient 1 189 dans le monde début 2025.

Le cœur du réseau mondial bat en Virginie du Nord, premier hub de la planète avec plus de 300 centres dans un rayon de 50 kilomètres. L’État compte 398 data centers en activité et 287 autres en projet, devant le Texas et la Californie.

La France occupe le sixième rang mondial avec 352 installations recensées en 2026.

Au XIXe siècle, les grandes puissances se disputaient les bassins houillers. Au XXe, le pétrole. Au XXIe, les données et la capacité à les traiter.

Le data center fonctionne comme une usine classique : des matières premières entrent, elles sont transformées pour créer de la valeur. L’équilibre économique en assure le développement. Seule la nature de la matière change. Ce sont des données, générées sans relâche par les particuliers, les entreprises, les administrations, les capteurs industriels, les satellites et les véhicules connectés.

À l’intérieur, des dizaines de milliers de processeurs travaillent jour et nuit. Ils stockent. Ils calculent. Ils entraînent des intelligences artificielles. L’échelle des bâtiments rejoint celle de l’industrie lourde.

Le plus grand data center du monde, situé aux États-Unis, s’étend sur un million de mètres carrés. Le campus d’Abilene, au Texas, utilisé par OpenAI, doit absorber environ 1,2 gigawatt une fois achevé ; il compte huit grands bâtiments et a mobilisé plus de 6 000 ouvriers sur le chantier. Qu’ils s’arrêtent, et Internet s’éteint, le cloud disparaît, les banques ralentissent, les administrations se paralysent, les entreprises perdent leur mémoire numérique.

Le data center rejoint la centrale électrique, le port et le réseau ferroviaire au rang des équipements critiques. Le simple bâtiment informatique est devenu une infrastructure de souveraineté.

L’intelligence artificielle a changé l’échelle du phénomène.

Longtemps, les data centers stockaient et distribuaient l’information. Désormais, ils produisent du calcul, et le calcul devient une ressource stratégique. L’entraînement des grands modèles mobilise des dizaines de milliers de processeurs spécialisés pendant des semaines ou des mois.

En 2024, les data centers ont consommé 415 térawattheures, soit environ 1,5 % de l’électricité mondiale ; les États-Unis en absorbent 45 % et la Chine 25 %. L’Agence internationale de l’énergie prévoit plus qu’un doublement d’ici 2030, autour de 945 térawattheures, un peu plus que la consommation actuelle du Japon entier, la demande des centres dédiés à l’IA étant multipliée par plus de quatre.

Un seul campus suffit à le mesurer : le data center annoncé à Cambrai par le fonds canadien Brookfield atteindra un gigawatt, l’équivalent de la consommation d’une ville d’un million d’habitants.

Toute cette énergie finit en chaleur. Le refroidissement est la face cachée de l’usine du calcul. Il absorbe entre 30 % et 55 % de l’énergie d’un data center. L’air, solution historique, ne suffit plus : les puces dépassent 80 °C et les nouveaux systèmes font circuler un liquide en circuit fermé à travers les serveurs, au plus près des processeurs. Plusieurs sociétés américaines testent l’immersion complète du matériel dans des cuves de liquide de refroidissement.

L’eau devient la seconde matière première.

Les data centers du monde ont consommé 222 milliards de litres d’eau pour leur refroidissement en 2025, et ce volume pourrait presque tripler d’ici 2030 pour atteindre 644 milliards. La consommation nette de Google a augmenté de 28 % entre 2023 et 2024, jusqu’à 30 milliards de litres, dont un tiers environ prélevé dans des régions en stress hydrique.

L’arbitrage est implacable : économiser l’eau exige en général davantage d’électricité, car le liquide des circuits fermés doit lui-même être refroidi.

La facture suit la démesure.

Un data center de taille moyenne, qui coûtait autrefois 200 à 300 millions de dollars, en vaut désormais entre 500 millions et 2 milliards. À l’échelle de l’IA, les chiffres changent de dimension. Bernstein évalue un gigawatt de capacité entre 35 et 40 milliards de dollars selon les architectures, tandis que le patron d’IBM avance 80 milliards par gigawatt construit et équipé. L’électricité d’une telle installation coûte à elle seule environ 1,3 milliard de dollars par an.

Et l’usine s’use vite : les bâtiments servent des décennies, mais les GPU et les serveurs sont remplacés tous les quatre à six ans.

En 2026, les dépenses d’investissement cumulées des grands hyperscalers ont dépassé 700 milliards de dollars. La compétition se déplace des algorithmes vers la capacité à alimenter les machines.

Les data centers géants produisent de l’intelligence artificielle, de la productivité mais aussi de l’influence et du pouvoir géopolitique.

Les États-Unis l’ont compris avant les autres.

Amazon, Microsoft et Google détiennent les principaux clouds mondiaux. Les modèles d’IA les plus avancés sont américains. Les processeurs les plus recherchés sortent de chez Nvidia. Le pays aligne environ 32 gigawatts de capacité opérationnelle, auxquels s’ajoutent 70,6 gigawatts en construction ou en projet, plus que quatorze autres nations réunies.

Une entreprise européenne qui lance un service numérique a toutes les chances de faire transiter ses données par une infrastructure américaine. Un laboratoire qui entraîne un modèle loue fréquemment du calcul américain. Cette domination résulte d’investissements massifs, d’un marché intérieur unifié, d’un capital-risque abondant et d’une volonté de croissance assumée.

Le logiciel est visible. Le data center est invisible.

C’est pourtant lui qui capte la valeur. Comme les chemins de fer au XIXe siècle, les infrastructures numériques dessinent les rapports de force. Qui contrôle le calcul contrôle progressivement les plateformes, qui contrôlent les utilisateurs. La chaîne de valeur remonte vers l’infrastructure, et l’IA accélère ce mouvement.

L’Europe a longtemps concentré son effort sur la régulation. RGPD, DMA, DSA, AI Act : protéger les citoyens est légitime.

Peut-on être souverain en dépendant massivement des infrastructures des autres ?

Le continent dispose d’atouts réels : une énergie abondante dans certains pays, des ingénieurs de haut niveau, des réseaux performants, des acteurs comme OVHcloud, des projets de cloud souverain. Mais l’écart demeure considérable.

Les quelque 300 data centers français consomment environ 10 térawattheures par an, près de 2 % de l’électricité nationale. La France disposait d’environ 1,5 gigawatt de capacité installée fin 2025.

Les annonces récentes changent l’ordre de grandeur. SoftBank s’engage à investir jusqu’à 75 milliards d’euros pour 5 gigawatts de capacité en France, dont 45 milliards pour 3,1 gigawatts dans les Hauts-de-France d’ici 2031. Microsoft investit plusieurs milliards en Europe, Amazon multiplie les extensions, Google accélère. Ces capitaux créent des emplois et des capacités.

Mais qui contrôle ces infrastructures ?

L’électricité est française. Le terrain est français. Les emplois sont français. La gouvernance reste ailleurs. Accueillir des serveurs relève d’une souveraineté d’accueil. Maîtriser les décisions qui les concernent relève de la souveraineté tout court.

L’histoire économique est jalonnée d’infrastructures banales devenues stratégiques : les canaux, les chemins de fer, les ports, les réseaux électriques, les oléoducs. Les data centers appartiennent à cette lignée. Personne ne construira un avion ou une voiture avec des serveurs, mais l’industrie, la finance, la santé, l’énergie, la logistique, la recherche et la défense dépendent désormais du calcul.

Les data centers deviennent le cerveau de l’économie moderne. Demain, les nations les plus puissantes seront celles qui sauront transformer l’électricité en intelligence artificielle.

Cette bascule repose sur cinq conditions. L’énergie, sans laquelle aucun calcul massif. Les semi-conducteurs, sans lesquels aucune IA compétitive. Les données, matière première de tout entraînement. Les data centers, ces usines dont il faut être propriétaire. Les clients enfin, sans qui la machine tourne à vide.

La souveraineté naîtra de leur réunion. Elle se gagne usine par usine, contrat par contrat.

L’énergie. L’Europe vend aux opérateurs étrangers ce qu’ils cherchent le plus : un courant abondant, stable, décarboné. Chaque contrat d’électricité de long terme doit avoir une contrepartie, sous la forme d’une part du capital, d’un siège au conseil ou d’un hébergement sous droit européen. L’électron contre le capital.

Les puces. Faute de fonderies de pointe, l’Europe pèse par le volume. Des achats groupés de processeurs, négociés à l’échelle du continent, remplacent vingt-sept guichets dispersés par un seul acheteur que personne ne peut ignorer.

Les données. Santé, énergie, transports, cadastre : le gisement public européen est immense. Il doit être réservé en priorité aux usines possédées en Europe.

Les usines. L’épargne des Européens est abondante et cherche des placements de long terme. Des fonds dédiés, ouverts aux particuliers comme aux investisseurs institutionnels, feront des citoyens les copropriétaires de leurs infrastructures.

Les clients. Administrations, hôpitaux, armées et grands groupes représentent un marché captif. Héberger leurs données sensibles sur des infrastructures sous contrôle européen crée d’un coup la demande qui manque aux acteurs du continent.

Comme pour le nucléaire, lancer un Plan Messmer pour le calcul est une urgence.

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Paul Corey