La France a oublié la place de l’État dans la prospérité (2/4)
Fort sur l'essentiel, efficace quand il intervient, l'État doit aussi savoir se retirer là où il freine l'initiative, protège le passé et entasse règles et aides sans résultat.

Sans État, pas de prospérité durable. Avec trop d’État, ou avec un État qui intervient mal, la prospérité s’étouffe. Toute la difficulté tient dans cette frontière. Où passe-t-elle ?
La prospérité naît de l’innovation continue dans la production et les échanges, portée par des institutions qui la favorisent. Reste à savoir quelle place l’État doit occuper dans cette mécanique. De Turgot à Hayek, de Keynes à North, de Schumpeter à Romer, les économistes ont exploré la question sous des angles souvent opposés. Leurs travaux convergent pourtant vers quelques conclusions solides.
La première fonction économique de l’État consiste moins à produire qu’à rendre la production possible.
Adam Smith reconnaît dès 1776 le rôle indispensable de la justice, de la défense et des ouvrages publics. Deux siècles plus tard, Douglass North montre que les institutions déterminent les incitations à investir, à échanger et à innover.
Un entrepreneur investit lorsqu’il peut espérer conserver les fruits de son travail. Il embauche lorsque les règles sont prévisibles. Il innove lorsqu’il sait ses droits protégés. Sécurité juridique, propriété, exécution des contrats, justice efficace, stabilité des règles : voilà les fondations de la maison.
Un État défaillant dans ces fonctions essentielles coûte souvent plus cher à l’économie qu’un État dispendieux.
Pour le reste, le marché demeure le meilleur coordinateur général.
Aucune administration ne peut réunir et traiter toutes les informations dispersées entre des millions de producteurs et de consommateurs.
Hayek l’explique en 1945 : les prix transmettent un savoir que personne ne possède en totalité, et ajustent les décisions sans autorité centrale. Turgot dénonçait déjà les entraves à la circulation des richesses, Smith montrait comment spécialisation et échange démultiplient la productivité. Les marchés se trompent parfois. Leur capacité d’adaptation, d’expérimentation et de coordination n’en reste pas moins un avantage décisif.
L’État trace le terrain, arbitre la partie et laisse jouer les joueurs.
Le marché ne produit pas spontanément tout ce dont la prospérité a besoin. Infrastructures collectives, recherche fondamentale, certaines formations, protection de l’environnement : leurs bénéfices échappent en partie à ceux qui les financent. Paul Romer montre que les connaissances nourrissent une croissance cumulative, puisqu’une idée se réutilise sans s’épuiser. Leur production justifie donc un soutien public.
Alexander Gerschenkron souligne que, dans les pays en retard d’industrialisation, des institutions publiques ou financières accélèrent le rattrapage. Albert Hirschman insiste sur les investissements stratégiques capables d’entraîner d’autres activités.
Mais toute défaillance du marché ne justifie pas n’importe quelle intervention.
Une action publique n’est bénéfique que si elle produit davantage de valeur que les ressources qu’elle mobilise et les effets indésirables qu’elle provoque. Trois questions suffisent à la juger : quelle défaillance corrige-t-elle, à quel coût, avec quel résultat ?
Il faut aussi distinguer deux problèmes que le débat public confond volontiers : relancer une économie en crise, et accroître durablement sa capacité de production.
Keynes démontre qu’une insuffisance de demande peut enfermer une économie dans le sous-emploi, et qu’une intervention budgétaire peut alors briser la spirale récessive. Robert Solow montre de son côté que la croissance durable du revenu par habitant dépend largement du progrès technique et de la productivité. Une dépense peut soutenir la consommation d’un trimestre sans rien changer à la production de la décennie. Une infrastructure utile, une formation efficace, une recherche féconde rapportent pendant des décennies.
Une dépense se juge à la richesse qu’elle ajoute durablement à l’économie, quel que soit son montant.
Le danger le plus insidieux tient à une pente : celle qui transforme la protection économique en protection des situations acquises.
Schumpeter place la destruction créatrice au cœur du capitalisme : les nouvelles techniques, entreprises et organisations remplacent sans cesse les anciennes. Ce mouvement fait des gagnants et des perdants, et la tentation politique consiste à préserver les activités menacées plutôt qu’à faciliter l’apparition des nouvelles. Friedrich List défendait des protections temporaires pour laisser grandir les industries naissantes. L’argument mérite d’être entendu : certaines capacités productives demandent du temps. Mais le provisoire a la fâcheuse habitude de durer.
Une aide destinée à préparer l’avenir finit par financer le passé. Ainsi s’installe la subvention à l’immobilité, qui protège les entreprises d’hier et barre la route à celles de demain.
L’État doit accompagner la transformation d’une économie, et refuser de l’en dispenser.
Vient alors une évidence trop souvent négligée : la qualité de l’État compte davantage que sa taille. Deux pays peuvent consacrer des ressources comparables à l’éducation, à la santé ou aux infrastructures et obtenir des résultats très différents. North insiste sur les règles et les incitations, Hayek rappelle les limites de la connaissance administrative. Dès le XIVe siècle, Ibn Khaldoun observait qu’une fiscalité excessive décourage l’activité et finit par réduire les recettes. Ce que l’État prélève et dépense compte moins que ce qu’il obtient, ce qu’il empêche et ce qu’il coûte à ceux qui produisent.
Une administration compétente, prévisible et responsable devient un puissant facteur de prospérité. Complexe, instable ou inefficace, elle se change en obstacle, même au service d’objectifs légitimes.
Un État efficace se juge à ses résultats.
Reste la redistribution. L’impôt et les transferts financent la solidarité, réduisent certaines inégalités, protègent contre les risques de l’existence. Lorsqu’ils améliorent l’accès à l’éducation, à la santé ou à l’activité, ils servent même la prospérité.
Mais ils modifient aussi les incitations à travailler, investir, entreprendre et épargner : leur conception importe autant que leurs intentions.
Redistribuer suppose d’abord de produire. Une politique sociale durable exige une économie assez productive pour la financer.
La prospérité ne garantit pas la justice sociale, mais sans elle, les ambitions sociales se heurtent tôt ou tard à la rareté des ressources.
Ces travaux ne plaident ni pour l’effacement de l’État ni pour son omniprésence. Ils dessinent une hiérarchie de ses responsabilités, à la manière d’une maison bien tenue.
Au socle, ce qu’il doit faire : garantir la sécurité, la justice, la propriété, les contrats, la stabilité des règles et une concurrence effective.
Aux étages, ce qu’il peut faire efficacement : financer des biens collectifs, soutenir la recherche et la formation, corriger des défaillances précises, accompagner les transformations, amortir les crises, à condition d’évaluer ce qu’il entreprend.
Au grenier, enfin, tout ce qu’il doit cesser d’entasser : des protections éternelles pour des activités dépassées, des règles empilées sans mesure de leurs effets, des aides sans objectifs vérifiables, la confusion entre hausse des budgets et amélioration des services, le réflexe qui veut que toute difficulté appelle une intervention nouvelle.
Le véritable arbitrage porte sur ce que l’État et le marché savent faire chacun mieux que l’autre. Et il impose de reconnaître que l’État, lui aussi, peut échouer.
La France dispose d’un État puissant, d’infrastructures développées, d’une protection sociale étendue, de grandes capacités scientifiques et d’une administration aux compétences réelles. Elle cumule aussi des prélèvements élevés, une dépense publique importante, une réglementation complexe et des résultats parfois décevants au regard des moyens engagés.
Réduire ou augmenter l’État : le débat s’épuise dans ce face-à-face. La question qui compte porte sur l’usage des ressources mobilisées : favorisent-elles assez le travail, l’investissement, l’innovation et la productivité ? Un euro prélevé exige une justification. Un euro dépensé, un objectif. Une réglementation doit rapporter davantage qu’elle ne contraint. Une aide doit pouvoir disparaître avec sa raison d’être.
Passer d’une culture des moyens à une culture des résultats : tel est le basculement à opérer.
La prospérité exige un État fort là où il est indispensable, efficace là où il intervient, capable de se retirer là où il entrave. La France a-t-elle oublié cette distinction ?
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Paul Corey