L’UE doit clarifier sa méthode (2/3)
Des pays proches ou en dessous de la moyenne financent davantage qu’ils ne reçoivent.

Des pays proches ou en dessous de la moyenne financent davantage qu’ils ne reçoivent. Le rattrapage des moins riches est réel. La répartition de l’effort est-elle pour autant la meilleure pour tous ?
Pourquoi un pays moins prospère que la moyenne européenne devrait-il financer davantage d’aides qu’il n’en reçoit ? La question mérite d’être posée. Elle oblige à expliquer ce que la solidarité européenne cherche à accomplir, qui doit la financer et selon quelle règle.
Le premier édito examinait l’usage du budget. Celui-ci regarde sa répartition entre les pays, sur les données de 2025. Le périmètre reste le même : agriculture, aides aux régions, recherche, infrastructures, éducation et autres financements identifiés aux bénéficiaires nationaux. Le fonctionnement institutionnel et les missions communes identifiables sont séparés. Les versements NextGenerationEU sont exclus.
Le graphique se lit simplement. À l’horizontale, un indice de RNB par habitant ajusté des différences de prix mesure la prospérité : 100 représente la moyenne européenne. Cet indice est construit à partir des données de la Commission et d’Eurostat.
À la verticale, le solde net de l’UE est rapporté au RNB du pays. Pour isoler ce périmètre d’aides, son financement est réparti selon le poids de chaque pays dans les contributions nationales.
Au-dessus de zéro, un pays reçoit plus que sa part de financement ; au-dessous, il finance davantage qu’il ne reçoit. C’est un solde calculé sur ce périmètre, pas un bilan de tous les avantages de l’Union.

Certains points demandent une lecture particulière. Le PIB irlandais est fortement influencé par les multinationales ; le PIB luxembourgeois par les travailleurs frontaliers, qui produisent dans le pays sans tous y résider. L’utilisation du RNB atténue ces déformations, sans régler toutes les particularités de ces économies.
La Belgique et le Luxembourg accueillent aussi des institutions européennes. Les dépenses de leurs sièges ne doivent pas être considérées comme des aides à leur population. Après le retrait des dépenses institutionnelles identifiées et des budgets d’agences, la Belgique est proche de zéro. Le Luxembourg reste bénéficiaire sur les programmes retenus, mais son point n’a plus la hauteur que lui donnaient les dépenses de siège.
Les écarts restent considérables. La Lettonie reçoit un solde positif d’environ 2,7 % de son RNB, tandis que l’Allemagne finance une charge nette d’environ 0,31 %. Entre ces extrêmes, le nuage ne suit aucune règle simple de richesse nationale.
La France, l’Italie et l’Espagne apparaissent sous 100 avec des soldes négatifs sur ce calcul : environ −0,18 %, −0,14 % et −0,05 % de leur RNB. La France est presque exactement à la moyenne : son indice de 99,9 ne permet pas de la qualifier de nettement moins riche. Sa position autour du seuil dépend des estimations et de la mesure retenue. Le petit solde espagnol change aussi de signe si le financement est réparti directement selon le RNB.
Quel effort est-il juste de demander à un pays proche ou en dessous de la moyenne ? Sa taille suffit-elle à justifier qu’il finance des pays encore moins riches ? Quels critères expliquent les différences entre des pays de prospérité voisine ?
Les règles européennes existent et sont publiées. La cohésion tient notamment compte de la richesse des régions. L’agriculture, la recherche et les infrastructures répondent à d’autres critères. Ce qui devient opaque pour le citoyen, c’est leur combinaison : une machine à gaz de programmes, de clés, de corrections et de calendriers.
Les règles détaillées sont accessibles ; le principe d’ensemble de l’effort demandé à chaque pays se laisse beaucoup moins facilement comprendre.
L’adoption des budgets par le Parlement européen et le Conseil leur donne une légitimité démocratique. Elle ne dispense pas de rendre la répartition intelligible. Le glissement des priorités décrit dans le premier édito renforce cette exigence : les citoyens doivent comprendre à la fois ce que l’Union finance et qui porte la charge.
Un étalon simple permet d’ouvrir le débat. Le principe G100 poserait qu’un pays sous la moyenne ne peut pas être contributeur net sur ce périmètre. Le repère G+ va plus loin : plus un pays est éloigné de 100, plus son solde positif ou négatif s’écarte de zéro.
Deux demi-droites partent du même pivot : 100 en richesse, zéro en solde. À gauche, la ligne monte jusqu’à +2 % du RNB pour le pays le moins riche. À droite, elle descend jusqu’à −1 % pour le plus riche. Le taux dépend de la prospérité ; le montant en euros dépend aussi de la taille de l’économie.

Ces deux repères rendent la logique visible, mais ils ne constituent pas une proposition de réforme. Ils ne bouclent pas non plus le financement : avec les données utilisées, +2 et −1 laissent environ 17,8 milliards d’euros de transferts sans contrepartie. Pour conserver +2 au premier extrême et équilibrer les transferts, l’autre devrait se situer vers −1,56 %. Une réforme demanderait aussi de préciser les contributions et les allocations de chaque pays.
L’intérêt de l’étalon est ailleurs : il fait apparaître les choix. Quel seuil de prospérité ? Quelle aide au moins riche ? Quel effort au plus riche ? Quelle place conserver aux politiques agricoles, régionales ou scientifiques ? Une règle plus lisible n’est pas automatiquement une règle plus juste ou plus efficace. Elle permet au moins de discuter explicitement ses avantages et ses limites.
Le rattrapage des pays moins riches mérite d’être reconnu. Entre 2015 et 2025, leur PIB réel par habitant progresse en moyenne de 21,9 %, contre 9,3 % pour les pays aujourd’hui au-dessus de 100. Chaque pays est pondéré par sa population de 2015, afin que les petits États ne pèsent pas autant que les grands. Cette mesure décrit la production par personne, pas directement le revenu disponible des ménages.
La France progresse de 8,4 % sur la décennie, l’Allemagne de 5,8 %. Ces performances plus faibles ne prouvent pas que les transferts européens ont freiné leur croissance. Le marché unique, les investissements, les politiques nationales et les évolutions démographiques comptent aussi. Un bilan budgétaire ne permet pas d’isoler leurs effets.
Deux questions doivent donc rester ouvertes. La première concerne la justice de l’effort : la répartition actuelle est-elle équitable, notamment pour les pays proches ou en dessous de la moyenne qui restent contributeurs nets ? La seconde concerne son efficacité : les mêmes moyens pourraient-ils produire davantage de rattrapage et de croissance pour l’ensemble de l’Europe ?
La convergence peut renforcer les débouchés et la prospérité de tous. Elle doit aussi être évaluée pour ses résultats collectifs. Réduire les écarts constitue un objectif ; savoir si l’allocation actuelle des moyens est la meilleure en constitue un autre.
La solidarité européenne doit pouvoir expliquer ses règles, justifier ses choix et rendre compte de ses résultats.

Paul Corey