Générations : la grande comptabilité de la solidarité
Dresser les jeunes contre les anciens détruit ce qui les fait vivre ensemble et compromet ce qu’ils transmettront.

Chaque mois, les actifs financent les pensions de leurs aînés, et l’on en conclut volontiers que les jeunes paient pour les vieux. Le calcul s’arrête au guichet. Il oublie l’essentiel : ce que les uns ont bâti, et ce que les autres reçoivent sans l’avoir demandé.
Le débat sur la justice entre générations s’enferme dans une comptabilité de guichet.
On mesure ce que les uns touchent, ce que les autres versent, et l’on dresse le procès-verbal d’une injustice. Ce regard instantané ignore la seule dimension qui compte sur la durée : ce qui a été construit, puis transmis.
Les jeunes héritent d’un patrimoine collectif que leurs prédécesseurs n’avaient pas au même âge. Des connaissances, des infrastructures, des soins, des technologies, des libertés. Ce capital invisible entre dans le bilan, au même titre que les cotisations.
Réduire les générations âgées au rôle de bénéficiaires d’un système financé par leurs cadets efface leur contribution à son édification. On présente l’addition sans montrer la maison.
Le risque est d’opposer deux vérités qui se complètent.
Car hériter d’une société plus développée ne rend pas l’existence plus simple à bâtir. Le confort quotidien et l’accès à l’autonomie relèvent de deux registres distincts.
Un jeune adulte dispose d’outils dont ses grands-parents n’osaient rêver, et peine pourtant à se loger, à trouver sa place, à envisager sereinement une famille. Le progrès technique et la difficulté d’installation cohabitent. L’un n’annule pas l’autre.
Beaucoup imaginent que constater un déséquilibre suffit à en désigner le coupable. En réalité, le passage du constat à l’explication constitue le maillon faible de toute la thèse. Même lorsque certains arbitrages favorisent les aînés, leur situation ne devient pas pour autant la cause des difficultés des plus jeunes.
Les vrais leviers se trouvent ailleurs : le logement, l’école, l’emploi, l’investissement, les finances publiques, l’idéologie socialo-progressiste.
Une date de naissance ne vote aucune loi. Les responsabilités politiques appartiennent à ceux qui décident.
Le même piège guette ceux qui dénoncent le rapport des jeunes au travail et aux valeurs. Prêter à toute une classe d’âge un déficit commun reproduit exactement le travers reproché à l’accusation inverse : juger une génération en bloc. L’argument gagne en force lorsqu’il se déplace vers la question décisive, celle de notre capacité collective à transmettre le goût de l’effort, le sens de la responsabilité et les conditions concrètes de l’autonomie.
Les sociétés ont longtemps pensé la solidarité comme une chaîne. Chaque génération reçoit, entretient, puis lègue. Avant, ce pacte allait de soi parce qu’on regardait ce qui passait d’une main à l’autre. Aujourd’hui, on ne compte plus que les flux de l’année, et la chaîne grince sous le poids d’un bilan amputé de moitié.
Le principe qui devrait guider ce bilan tient en une phrase : laisser davantage que ce que l’on a reçu.
Le compte honnête intègre le patrimoine transmis, mais aussi les dettes accumulées, les équipements vieillissants, les engagements sans financement. Une maison léguée avec une toiture à refaire et un emprunt en cours reste un héritage, mais un héritage grevé.
Nul ne peut tenir pour acquis que toutes les générations précédentes ont rempli ce devoir. Nul ne peut davantage décréter que les suivantes y failliront
Aux jeunes, des perspectives réelles.
Aux anciens, la reconnaissance d’une contribution qui a façonné le pays dont tous profitent.
À chacun, le devoir d’entretenir l’héritage commun, puis de l’enrichir avant de le remettre.
Cette vérité liée à la transmission remplace la plainte facile par la responsabilité utile.
Le danger commence lorsque la solidarité se transforme en procès entre générations. Un tribunal désigne des coupables et laisse les murs en l’état. La transmission réclame un relais : une main qui donne, une main qui reçoit, un témoin qui ne tombe jamais.
Aujourd’hui, l’urgence n'est pas de juger les générations que d’organiser ce qu’elles se transmettent.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.
Paul Corey