Acab : quatre lettres hors sol
L’insulte imbécile (de ceux qui méprisent ceux qui les protègent)

Quatre lettres que certains jeunes manifestants reprennent sans même connaître leur histoire. Quatre lettres qui résument une étrange inversion des valeurs : ceux qui interviennent lorsque la violence éclate deviennent les coupables, tandis que ceux qui les insultent se présentent comme les défenseurs de la liberté.
D’où vient cette formule ? Pourquoi séduit-elle une partie de la jeunesse ? Et surtout, que dit-elle de notre rapport à ceux qui assurent notre sécurité ?
La vieille insulte est devenue un signe de ralliement
L’histoire commence en Angleterre, bien avant les réseaux sociaux. L’expression All Coppers Are Bastards circule dans les milieux populaires et délinquants britanniques dès la première moitié du XXe siècle.
Ses origines exactes restent discutées. Elle s’installe ensuite dans l’univers carcéral, gravée sur les murs des cellules, encrée sur les phalanges, comme un laissez-passer entre détenus.
Dans les années 1980, elle change de dimension.
Le groupe britannique The 4-Skins en fait une chanson en 1982. Le slogan gagne la culture punk et skinhead, puis les tribunes des supporters ultras, avant de rejoindre les cortèges contestataires européens.
Son histoire est celle d’une circulation entre des milieux très différents, parfois politiquement opposés, mais réunis par leur hostilité à la police. Comme une pièce de monnaie qui passe de main en main depuis un siècle sans que personne n’en vérifie jamais la valeur.
En 2020, le slogan franchit l’Atlantique et change encore d’échelle. En mai, à Minneapolis, George Floyd meurt sous le genou d’un policier. Les images font le tour du monde. Les manifestations contre les violences policières et le racisme embrasent les États-Unis.
Les quatre lettres envahissent pancartes, murs et réseaux sociaux, jusqu’à s’imprimer sur des vêtements vendus en ligne.
C’est ce tournant que retient une partie de la jeunesse française. Elle découvre le slogan sur un écran, à travers un drame américain, puis l’importe tel quel dans un pays dont la police, le droit et l’histoire obéissent à une autre architecture.
La formule voyage sans ses bagages. Elle atterrit hors sol.
Sa force tient à son économie. Quatre lettres, aucun argument, une appartenance immédiate. Elle se décline même en chiffres, 1312, rang des lettres dans l’alphabet, code d’initiés que l’on affiche sur un mur, un maillot ou un écran.
Pour une partie de la jeunesse, elle offre ce que peu de discours proposent encore : une identité clé en main, un adversaire désigné, la sensation de défier l’ordre établi sans rien risquer.
Le slogan pense à votre place.
Le mécanisme repose sur un mot discret: « All » qui efface chaque visage. L’uniforme absorbe l’homme. Le gendarme qui porte secours sur une route, le policier qui s’interpose dans une rixe, l’agent qui reçoit des coups pour en éviter à d’autres se fondent dans une seule figure, coupable par principe.
Une démocratie exige le contrôle de sa police. Les fautes doivent être nommées, jugées, sanctionnées. Mais la critique d’un acte appelle des faits. La condamnation de tous dispense d’en chercher.
On reproche au pompier l’odeur de la fumée.
Celui qui se tient entre la violence et la foule devient la cible des deux. Il protège ceux qui l’insultent. Et l’insulte se nourrit précisément de cette protection.
Le paradoxe touche à l’absurde : un cri né dans les cours de prison devient l’étendard de ceux qui revendiquent la liberté. D’une rancœur de détenus, l’insulte est devenue un marqueur générationnel qui s’arbore.
Il est urgent de reconnaître ceux qui interviennent quand tout bascule, faute de quoi plus personne n’acceptera de tenir ce rôle. Ou pire, tout le monde le tiendra.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.
Paul Corey