Souverainisme
Un mot qui rassemble ou insulte, selon...

Un mot qui rassemble avant de diviser. Qui séduit à gauche comme à droite avant de devenir, selon les époques, une bannière ou une insulte. Rarement un terme aura navigué avec autant d’aisance entre des univers politiques aussi opposés — et rarement un terme aura été aussi soigneusement évité par ceux qui en partagent pourtant les intuitions.
Le souverainisme est une doctrine politique qui place la souveraineté nationale — c’est-à-dire la capacité d’un peuple à décider de ses propres lois, de ses frontières et de son économie — comme valeur première et condition de toute démocratie réelle. Il défend l’idée que le pouvoir politique doit rester au niveau de l’État-nation, et considère avec méfiance les transferts de compétences vers des instances supranationales, qu’elles soient européennes ou mondiales. Il ne désigne pas une idéologie complète mais une posture, une priorité : celle du contrôle démocratique ancré dans un territoire délimité.
Le terme émerge dans l’espace francophone dans les années 1990, porté d’abord par le débat québécois sur l’indépendance, avant de s’imposer en France avec la montée des critiques de la construction européenne. Le traité de Maastricht (1992) constitue un moment fondateur : il force une clarification des camps, distinguant ceux qui acceptent de déléguer des pans entiers de souveraineté — monnaie, marché, frontières — et ceux qui y voient une dépossession démocratique inacceptable.
Ce qui rend le souverainisme particulièrement difficile à classer, c’est son indifférence aux clivages classiques gauche-droite.
Charles Pasqua et Philippe Séguin, figures gaullistes, ont porté le « non » au référendum de 1992 aux côtés de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre socialiste. Plus récemment, des formations aussi différentes que La France Insoumise et le Rassemblement National revendiquent une sensibilité souverainiste — l’une par hostilité au libéralisme économique, l’autre par hostilité à l’immigration et au multiculturalisme.
Le souverainisme ne se confond pas avec le nationalisme : là où ce dernier fait de la nation une identité culturelle à défendre ou à purifier, le souverainisme est d’abord une thèse institutionnelle — il porte sur la localisation du pouvoir plutôt que sur la définition du peuple.
Un souverainiste peut être universaliste dans ses valeurs tout en refusant que des instances non élues décident à la place des citoyens. Il se distingue du populisme, qui découpe le monde entre un peuple pur et des élites corrompues : le souverainisme ne présuppose pas cette corruption, il conteste une architecture institutionnelle.
Il ne se confond pas non plus avec le protectionnisme, qui en est parfois l’instrument économique sans en épuiser le contenu.
Dans le débat public, le mot fonctionne selon des logiques opposées. Ceux qui s’en réclament y voient une exigence démocratique élémentaire : on ne peut pas gouverner ce qu’on ne contrôle pas. Leurs adversaires y lisent soit un repli sur soi archaïque, incompatible avec les interdépendances du monde contemporain, soit — plus sévèrement — une façade rhétorique masquant un nationalisme qu’on n’ose plus nommer.
Cette ambiguïté est constitutive d’un terme qui permet à des acteurs très différents de formuler une critique du même objet — la perte de contrôle démocratique — sans s’engager sur les mêmes solutions. Le mot fonctionne comme un diagnostic partagé dont les remèdes divergent radicalement.
Comprendre ce que le mot contient — et ce qu’il ne contient pas — ne règle rien. Mais ça oblige au moins à cesser de croire qu’on parle de la même chose quand on l’emploie.
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Paul Corey