Canal+ : quarante-deux ans après la faveur du roi...
De l’arrangement entre amis en 1983... à un fleuron mondial en 2026

Une chaîne née d’un arrangement entre amis en 1983 promet aujourd’hui près d’un milliard d’euros au cinéma français. Ceux qui vivent de cet argent dénoncent celui qui le signe. Celui qui le signe menace de le retirer. Quarante-deux ans plus tard, la faveur initiale produit encore ses effets.
L’histoire de Canal+ tient dans une contradiction que personne n’a jamais résolue. La chaîne la plus insolente de la télévision française doit son existence à un privilège d’État accordé sans concurrence. Ce privilège a financé quarante ans de liberté de ton. Il a aussi installé une dépendance dont le cinéma français découvre aujourd’hui le prix.
Le 21 juin 1982, François Mitterrand annonce une quatrième chaîne. Le dossier revient à Havas, société nationalisée, présidée depuis juillet 1982 par André Rousselet, son ancien directeur de cabinet. Les négociations se tiennent en secret.
Le 6 décembre 1983, l’État signe avec Havas une convention de concession de service public. Aucun appel d’offres.
Le concessionnaire reçoit l’autorisation d’exploiter la diffusion hertzienne terrestre pour une chaîne à péage, privilège alors unique au monde. Le décret du 14 mars 1986 y ajoutera la publicité dans les plages en clair.
Une chaîne payante recrute ses abonnés sur les ondes publiques. Excusez du peu.
Il y une contrepartie: le cinéma. Dès 1984, la chaîne s’engage à consacrer 9 % de son chiffre d’affaires au film français et à diffuser trois cents films par an, douze mois après leur sortie en salle. Toute l’architecture du financement français naît de cet échange.
Un privilège contre un chèque.
Le système qui protège le cinéma le plus soutenu d’Europe repose sur un arrangement conclu entre deux hommes qui se connaissaient très bien.
L’avantage était insupportable pour les concurrents. Il fut aussi terriblement efficace.
Le démarrage frôle l’échec : 186 000 abonnés fondateurs le 4 novembre 1984, effondrement des souscriptions dès le début 1985, équilibre atteint seulement en 1986. Puis deux millions d’abonnés en trois ans.
Protégée par l’État, la chaîne invente un ton que l’État n’aurait jamais toléré chez lui : Les Nuls, Nulle Part Ailleurs, Les Guignols de l’info à partir du 29 août 1988. L’État a construit les murs. À l’intérieur, les locataires ont passé trente ans à se moquer du propriétaire.
C’est là que s’installe la rente d’insolence. L’irrévérence devient un produit, puis un privilège de caste, puis une habitude.
La maison confond son talent avec sa position.
Elle oublie que le monopole hertzien finira, que le câble, le satellite et les plateformes viendront. Les propriétaires, eux, se souviennent. Rousselet est écarté en 1994 et publie dans Le Monde du 17 février une tribune intitulée « Édouard m’a tuer ».
Pierre Lescure est congédié par Jean-Marie Messier le 16 avril 2002, en un rendez-vous.
Le mauvais esprit reste un actif tant qu’il rapporte.
Mais il devient un passif dès que les comptes se dégradent. L’addition arrive en 2015 : 264 millions d’euros de perte opérationnelle, 399 millions l’année suivante, 492 000 abonnés perdus sur la seule année 2016, un taux de résiliation passé de 12,4 % à 17,4 %.
Le 10 juillet 2015, Maxime Saada prend la direction générale. Il pensait rester quelques mois. Il y est encore.
Le redressement change la nature de l’entreprise. Scission de Vivendi et cotation à Londres en décembre 2024. Rachat du sud-africain MultiChoice bouclé le 22 septembre 2025. Entrée à la Bourse de Johannesburg en juin 2026. Sur l’exercice 2025, le groupe déclare 8,67 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 42,3 millions d’abonnés dans près de soixante-dix pays, dont vingt-trois millions en Afrique et dix-huit millions en Europe.
Voilà le basculement.
La chaîne offerte par l’État français réalise désormais l’essentiel de sa croissance hors de France. Elle s’est enfin exfiltrée de la faveur qui l’a créée.
La polémique de mai 2026 sur le cinéma se déclenche sur ce terrain déplacé.
Le 11 mai, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes, Libération publie la tribune du collectif « Zapper Bolloré » : six cents signataires, deux mille une semaine plus tard, dénonçant l’emprise grandissante de l’extrême droite sur le septième art.
Le 17 mai, au brunch des producteurs, Maxime Saada répond qu’il ne travaillera pas avec des gens qui le traitent de crypto-fasciste.
Le 27 juillet, son groupe signe malgré tout un accord de 980 millions d’euros pour la période 2028-2032. Le lendemain, il confirme qu’il ne financera pas les films de ceux qui portent préjudice à l’image de Canal+. La Ligue des droits de l’Homme et la CGT Spectacle saisissent le tribunal de Nanterre.
Les deux camps se trompent d’adversaire.
Les signataires attaquent le premier financeur privé du cinéma français au moment précis où l’édifice qui rend ce financement obligatoire se fissure : Disney+ accède aux œuvres neuf mois après leur sortie contre dix-sept auparavant, et l’engagement annuel moyen de Canal+ retombe à 196 millions d’euros, loin des quelque 220 millions versés entre 2018 et 2024.
Le financeur commet l’erreur symétrique. En répondant à ses créateurs, il valide dans le geste même le procès en emprise qu’il voulait clore.
Pour avancer, trois pistes se dessinent.
Fonder l’obligation de financement sur la règle plutôt que sur la bonne volonté, avec des critères d’attribution opposables qui échappent à l’humeur du payeur.
Élargir la base des contributeurs à toutes les plateformes qui exploitent les œuvres françaises, afin qu’aucun acteur ne détienne un droit de veto sur la production nationale.
Séparer le débat sur l’actionnaire du contrat avec l’entreprise, car un comité de lecture ne constitue pas un tribunal d’opinion.
Le cinéma français repose depuis quarante-deux ans sur un pilier unique, dressé par une faveur politique et entretenu par une réglementation. Un pilier unique tient longtemps mais il peut tomber d’un coup.
Désormais, en 2026, la question n’est plus de savoir qui paie le cinéma français. Elle est de savoir ce que ce paiement achète.
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
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Paul Corey