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Prisons : qui acceptera d’en construire une si elle porte votre nom ?

On demande aux territoires d’accueillir des prisons. Puis on baptise les prisons de leur nom.

Prisons : qui acceptera d’en construire une si elle porte votre nom ?

Une commune de neuf mille habitants demande que la prison la plus surveillée de France cesse de porter son nom. L’administration accepte, réfléchit, puis propose celui d’un territoire d’un million deux cent mille habitants classé au patrimoine mondial.

L’administration aurait brillamment réglé le problème. Elle l’a simplement changé d’échelle.

En quatre mois de travaux, la France a rendu hermétique un centre pénitentiaire capable d’isoler cent narcotrafiquants du reste du monde. Pas un drone, pas une clé USB, pas un téléphone n’y ont pénétré, selon le garde des Sceaux devant le Sénat.

La prouesse est réelle. Elle s’accompagne d’une défaillance minuscule : l’État n’a toujours pas trouvé comment appeler l’établissement.

En septembre 2025, le maire de Vendin-le-Vieil écrit à la Chancellerie. Sa demande tient en une ligne.

Serait-il possible de donner au centre pénitentiaire un nom qui lui soit propre ?

Sa commune accueille depuis juillet le premier quartier de haute sécurité du pays et découvre que son toponyme circule dans les journaux télévisés comme synonyme de narcotrafic.

La requête est modeste, précise, gratuite. Elle révèle un mécanisme que l’administration française pratique depuis longtemps sans l’avoir jamais formulé : la toponymie punitive.

Un nom d’établissement est une infrastructure invisible. Il circule plus vite que les murs, coûte moins cher à produire et ne s’amortit jamais. Chaque incident, chaque transfèrement, chaque procédure le remet en circulation.

Fleury-Mérogis en offre la démonstration. Pour des millions de Français, le mot désigne une prison avant de désigner une commune de l’Essonne. Le territoire devient l’enseigne de l’équipement qu’il héberge. Il paie en image ce qu’il a déjà accepté en contraintes.

L’État sait pourtant faire autrement. Il le fait tous les jours.

Ses bases aériennes portent des numéros. Ses autoroutes aussi. Son administration pénitentiaire a elle-même inventé un sigle pour le nouveau régime : le quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO). Trois autres doivent encore ouvrir, à Valence, Aix-en-Provence et Saint-Laurent-du-Maroni.

Elle a donc parfaitement su nommer le dispositif sans désigner personne.

Mais elle préfère garder le toponyme pour les murs.

Le détail devient cocasse une fois additionné au reste. Une circulaire du 30 avril 2025 demande d’étudier avec les collectivités leur participation foncière ou financière aux chantiers de la justice. Devant le Sénat, le garde des Sceaux a chiffré cette contribution à dix pour cent. Non obligatoire, fortement incitative.

Une commune peut donc céder du foncier, contribuer au financement, absorber les convois, les familles, les contraintes de circulation et de sécurité. Et recevoir l’enseigne en supplément, sans facture et sans négociation.

Rares sont les partenariats où l’apport en nature s’accompagne d’un dépôt de marque au bénéfice exclusif de l’autre partie.

Cet heureux système produit déjà ses effets. En décembre 2025, la Cour des comptes a chiffré le retard : sur les quinze mille places promises en 2017 pour 2027, cinq mille quatre cent onze livrées en septembre 2025. À peine plus d’un tiers, pour un coût prévisionnel en hausse de quarante-six pour cent. Parmi les difficultés relevées par les magistrats financiers figurent l’identification des emprises foncières et la lourdeur des procédures.

Avant même de construire les prisons, l’État peine à trouver où les mettre.

À Magnanville, dans les Yvelines, un projet annoncé en 2021 reste bloqué par l’opposition des élus et des habitants, alors que l’Île-de-France concentre la densité carcérale la plus forte du pays.

La France a besoin de communes volontaires et bâti un système qui leur donne de bonnes raisons de ne pas l’être.

Interrogé au Sénat, le ministère a reconnu la légitimité de la demande. Une nouvelle appellation a été évoquée : centre pénitentiaire de haute sécurité du bassin minier. Il fallait oser y penser.

Le choix est singulier. Depuis trente ans, ce même territoire consacre une énergie considérable à transformer précisément son image. Le pays noir a converti ses friches en héritage. Ses terrils sont devenus des belvédères, des espaces naturels, parfois des équipements de loisirs.

Le 30 juin 2012, l’UNESCO inscrivait le bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais au patrimoine mondial au titre de paysage culturel évolutif vivant : trois cent cinquante-trois éléments protégés, une première mondiale pour un bassin industriel.

En 2017, l’État lui-même engageait un plan de renouveau doté de cent millions d’euros sur dix ans.

Trente ans de reconquête patrimoniale d’un côté. Deux mots malheureux de l’autre.

Rien de tout cela n’est pourtant difficile à corriger. Une nomenclature nationale indépendante de l’implantation suffirait, sur le modèle de ce que l’État applique déjà à ses infrastructures sensibles. L’adresse resterait publique. La dénomination cesserait de fabriquer un stigmate cadastral. La règle serait fixée avant l’ouverture plutôt qu’après la protestation du maire, et les contreparties négociées en amont.

Il y a dans cet enchaînement une petite perfection administrative française : comprendre le problème, accepter de le traiter, puis démontrer par la solution qu’on ne l’avait pas complètement compris.

Le problème a survécu au remède. Il a même grandi.

Un nom ne coûte rien. L’administration en déduit qu’il ne vaut rien ?

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Paul Corey