Lire le livre

Immigration : qui décide quoi ?

Avant même de décider, qui ose dire combien la France accueille et qui elle accueille ?

Immigration : qui décide quoi ?

Des chiffres publiés, des lois accumulées, et aucun rendez-vous durable où la représentation nationale engage sa responsabilité sur les résultats. Depuis trente ans, les lois se succèdent, les promesses aussi. Une question demeure : quels engagements le gouvernement prend-il devant le Parlement, et quand revient-il expliquer ce qu’il en a fait ?

L’immigration occupe le premier rang du débat français. Pourtant, personne n’en rend jamais vraiment compte.

La France compte ses titres de séjour. Elle modifie régulièrement les conditions de leur délivrance. Mais elle n’a jamais installé de rendez-vous annuel où les représentants du pays examinent les résultats, fixent les choix qui leur reviennent et en assument publiquement la responsabilité.

Le pays débat sans fin de l’immigration, mais il organise mal la décision et son contrôle. Il vit sous le régime du débat sans échéance : une controverse chasse l’autre, aucune ne se solde par un bilan.

Une tentative a pourtant existé.

En décembre 2023, le Parlement a adopté un dispositif d’objectifs chiffrés sur trois ans, par catégorie de séjour, à l’exception de l’asile. Le Conseil constitutionnel l’a censuré en janvier 2024, notamment parce qu’une simple loi ne pouvait imposer ce débat et ces objectifs aux assemblées.

Il n’a pas, à cette occasion, tranché le fond de la question des quotas.

Ce précédent oblige à construire un mécanisme juridiquement solide. Il interdit aussi de prétendre que personne n’y avait pensé.

Le problème reste donc entier : comment passer d’une succession de controverses à une politique dont les engagements se vérifient ?

Commençons par les chiffres.

En 2025, la France a délivré 377 462 premiers titres de séjour à des ressortissants de pays non européens, selon les données provisoires publiées en juin 2026. Les étudiants arrivent en tête avec 116 835 titres, soit 31 % du total. Viennent ensuite les motifs familiaux (90 959 titres), humanitaires (88 001) et économiques (50 848). Les 30 819 titres restants relèvent de motifs divers.

Ces chiffres appellent une précaution. Un premier titre de séjour ne correspond pas forcément à une arrivée dans l’année : il peut être délivré à une personne déjà présente sur le territoire. Compter les titres, compter les entrées et compter les installations durables sont trois exercices différents. Un débat sérieux commence par les distinguer.

Le plus instructif est ailleurs. Entre 2024 et 2025, les premiers titres humanitaires ont augmenté de 56,8 %, tandis que les titres économiques ont reculé de 13,2 %. Les titres familiaux sont restés presque stables. Derrière une hausse globale de 9,2 %, des mouvements opposés se croisent.

Le mot « immigration », employé seul, masque en réalité quatre politiques. Chacune a ses objectifs, ses contraintes et ses leviers. Tant qu’on les confond, chaque camp choisit celle qui sert sa thèse. On se dispute une seule porte quand l’édifice en compte quatre. Le désaccord devient interminable parce qu’il ne porte jamais tout à fait sur le même objet.

Première porte : l’immigration étudiante (31%). Elle relève d’un choix universitaire, économique et diplomatique. Quels établissements accueillir ? Quelles formations privilégier ? Comment vérifier la réalité des études ? Comment organiser ensuite le passage vers l’emploi ? Former un ingénieur ou un chercheur, puis lui permettre de travailler en France, peut servir l’intérêt du pays. Encore faut-il savoir ce que deviennent les étudiants accueillis.

Le nombre de titres délivrés ne dit rien des diplômes obtenus ni des compétences réellement employées.

Les trajectoires, elles, sont parlantes. Cinq ans après leur premier titre étudiant, 21 % des étudiants arrivés en 2015 détenaient un titre de travail ; cette proportion atteint 35 % pour ceux arrivés en 2020. Ces données ne disent pas tout de leur réussite. Elles montrent qu’il faut suivre les parcours plutôt que s’arrêter au guichet d’entrée.

Deuxième porte : l’asile (24 %). Il obéit à une autre logique. Il protège une personne exposée à des persécutions ou à des risques graves, et son examen ne peut dépendre des places restant dans un quota annuel. Sa priorité est donc la rapidité. Celui qui doit être protégé doit pouvoir commencer sa vie. Celui dont la demande est définitivement rejetée doit le savoir assez tôt pour que la décision soit appliquée.

Quand la procédure s’éternise, des attaches se créent, des enfants grandissent, et les difficultés humaines comme administratives s’accumulent. Ce qu’il faut contrôler ici, ce sont les délais, la qualité des décisions, les moyens d’instruction et l’exécution des rejets définitifs.

Troisième porte : l’immigration familiale (23%). Elle aussi demande de distinguer les situations. Elle comprend les conjoints et enfants de Français, le regroupement familial et d’autres liens personnels. La réduire au seul regroupement familial fausse d’emblée la discussion. Un candidat qui veut en modifier les règles doit dire lesquelles, dans quel cadre juridique et avec quels effets attendus. Promettre une baisse globale sans préciser sur quelles admissions elle porte, c’est laisser entière la question de sa mise en œuvre.

Quatrième porte : l’immigration économique (13%). Elle doit répondre à des besoins débattus ouvertement : quels métiers, quelles qualifications, quels territoires, pour combien de temps. Elle doit aussi s’articuler avec la formation et le retour à l’emploi des personnes déjà présentes. Recruter à l’étranger engage une politique du travail. Cela mérite mieux qu’une liste administrative dont personne ne vient défendre les résultats.

D’où la proposition du Mandat 27-32 : un rendez-vous annuel obligatoire au Parlement, où l’on décide, puis où l’on rend des comptes.

Ce rendez-vous doit reposer sur une base juridique incontestable, constitutionnelle si nécessaire, pour ne pas subir le sort du dispositif de 2023. Il s’appuie sur ce qui existe déjà : chaque année, le gouvernement remet au Parlement un rapport sur la politique d’immigration et d’intégration. Ce rapport informe. Il n’engage personne. La réforme consiste à le relier aux engagements pris et aux décisions à venir.

Concrètement, le rendez-vous se déroule en trois temps.

Un bilan partagé par tous. Les admissions par motif, les délais d’asile, les décisions d’éloignement et leur exécution, les changements de statut, l’accès à l’emploi, l’apprentissage du français, les naturalisations. Et pour chaque engagement de l’année précédente, le résultat obtenu et l’explication de l’écart.

Des décisions, porte par porte, chacune de la nature qui lui convient. Des objectifs chiffrés là où le droit permet de les fixer : l’immigration étudiante et économique. Des prévisions et des moyens là où les admissions relèvent de droits garantis : l’asile et une grande part de l’immigration familiale. Des engagements de délais et d’exécution pour l’administration. Les changements de loi et les crédits nécessaires sont soumis au vote.

Cette distinction est essentielle. Un plafond qui s’impose, une prévision et un objectif politique n’ont pas la même portée. Les présenter comme équivalents, c’est préparer les déceptions suivantes.

Le retour. L’année suivante, le gouvernement revient devant les mêmes représentants et explique, chiffres à l’appui, ce qu’il a tenu et ce qu’il n’a pas tenu.

Notre proposition de Mandat 27 - 32 ne fixe pas lui-même le chiffre de l’immigration. Ce choix appartient aux candidats à la présidentielle. Mais il exige de chacun trois choses avant le vote : annoncer ses objectifs porte par porte, expliquer ses marges de manœuvre réelles, et accepter d’être jugé sur les résultats lors de ce rendez-vous annuel.

Le nombre compte. Les conditions d’accueil et d’intégration aussi : logements, écoles, apprentissage de la langue, services publics, accès au travail. Une politique qui annonce des admissions sans prévoir les moyens reporte la facture sur les communes, les entreprises et les habitants.

Un vote ne délivrera aucun laissez-passer consulaire et n’exécutera aucune décision d’éloignement. Il obligera en revanche à nommer les obstacles, à désigner les responsables et à expliquer les échecs.

Ce rendez-vous aura un coût politique pour chacun.

Ceux qui promettent une réduction devront dire où elle porte et comment ils l’obtiennent. Ceux qui défendent un accueil plus large devront en présenter les conditions et les moyens. Le gouvernement devra justifier l’écart entre ses promesses et ses résultats.

Trois excuses tomberont alors. « On ne sait pas » : le bilan sera public. « Ce n’est pas nous » : les engagements auront des auteurs, et les votes des noms. « On ne peut rien faire » : il faudra dire ce qui bloque, ce qui a été tenté et ce qui doit changer.

La question n’est plus de savoir qui parlera le plus fort de l’immigration. Elle est de savoir qui acceptera de décider devant les Français, puis de leur rendre des comptes.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey