Mandat 27 - 32 : trancher (1/3)
Ce que le (la) futur(e) Président(e) ne peut pas ne pas décider et faire.

Les Français savent ce qu’ils veulent. Ils le disent dans cet ordre : pouvoir d’achat, santé, comptes publics, sécurité, école, logement, immigration.
Remarquez ce qu’ils n’ont pas dit. Pas une mesure, pas un dispositif, pas une loi : sept résultats. Quand un Français place le pouvoir d’achat en tête, il ne réclame pas un chèque ; il demande que son niveau de vie cesse de reculer. L’exigence est bien plus haute, et bien plus difficile à esquiver.
Le peuple parle en résultats, la classe politique lui répond en mesures. Toute la campagne se joue dans cet écart.
LE CHEMIN CRITIQUE
L’expression vient de la conduite de projet. Parmi toutes les tâches d’un chantier, elle désigne l’enchaînement dont dépend la date de livraison. Un retard ailleurs se rattrape ; un retard sur ce fil-là décale tout d’autant. Ce n’est pas forcément ce que le chef de projet juge le plus important : c’est ce qui commande, qu’il le veuille ou non.
Sept attentes, donc sept chemins critiques, et sur chacun une décision sans laquelle rien n’arrive.
Cette décision est un arbitrage. Chaque option a un prix, et chacune oblige quelqu’un à renoncer à quelque chose. C’est pourquoi on l’esquive depuis des années.
Ce texte ne dit pas quelle option choisir. Chaque camp tranchera à sa façon, et c’est là que la politique reprend tous ses droits. Il dit seulement quelle décision aucun candidat sincère ne pourra éviter, et ce qu’elle coûte. Puis il pose la question.
POUVOIR D’ACHAT
Ils veulent que leur niveau de vie cesse de reculer.
Ils ont raison d’en faire leur priorité : notre PIB par habitant a décroché, nettement face aux États-Unis, plus discrètement mais sûrement face au reste de l’OCDE. On le retrouve en bas de la feuille de paie, à la fin du mois.
Et les prix ont flambé. On accuse les guerres ; elles ont bon dos. Des années de dépenses publiques financées par la création monétaire, dont le « quoi qu’il en coûte » fut le symbole, ont fait croître la monnaie bien plus vite que la production. L’inflation a reflué depuis ; les prix, eux, ne sont jamais redescendus. Les mesurettes sur le prix de l’énergie ou des carburants n’y changeront rien.
Trois leviers seulement peuvent réduire durablement l’écart, et chacun a son prix.
Être plus nombreux à travailler. Un pays produit ce que produisent ceux qui y travaillent, et cette richesse se partage ensuite entre tous, retraités compris. Or on entre tard dans la vie active en France, et l’on en sort plus tôt que chez tous nos voisins. Agir sur ce levier, c’est demander aux jeunes d’entrer plus tôt et aux seniors de rester plus longtemps.
Produire davantage. C’est là que se creuse l’écart avec ceux qui nous distancent, et là que s’offre une chance inespérée : l’intelligence artificielle. Nous disposons d’un atout rare, une électricité abondante et décarbonée, précisément ce dont les centres de calcul ont besoin. Agir sur ce levier, c’est transformer les administrations et les métiers, et accepter que certains emplois changent de nature.
Prélever moins. Entre ce que coûte un salarié et ce qu’il touche, l’écart dépasse souvent 40 %. Le réduire suppose que la dépense recule, donc que la protection sociale se recentre sur l’essentiel. Agir sur ce levier, c’est demander un effort aux assurés, ou le faire financer par la dette, qui reprend d’une main ce qu’elle donne de l’autre.
Madame, Monsieur le candidat : sur lesquels de ces leviers vous appuierez-vous, dans quelle proportion, et qui en portera l’effort ?
SANTÉ
Ils veulent tous pouvoir consulter rapidement un médecin.
Depuis 2019, le délai moyen pour voir un généraliste est passé de quatre à douze jours. Six millions d’assurés n’ont pas de médecin traitant.
Former davantage de médecins est nécessaire, et chacun le propose. Mais la plupart de ceux qui commenceront leurs études durant le prochain quinquennat n’exerceront pas avant son terme.
Restent deux leviers pour 2032. Imposer aux jeunes médecins de s’installer pour un temps là où le pays en manque : c’est affronter le corps médical. Ouvrir une partie de leurs actes aux infirmiers et aux pharmaciens : c’est bousculer les professions. Ne rien faire, c’est laisser le délai s’allonger. Ces deux leviers touchent au corps médical, ce qui explique à la fois qu’on ne les nomme jamais et que rien ne s’améliore.
Madame, Monsieur le candidat : lequel choisissez-vous, et que demanderez-vous aux médecins ?
COMPTES PUBLICS
Ils veulent payer moins pour un État qui rend davantage.
Les attentes des Français peuvent sembler contradictoires : moins d’impôts, moins de charges, moins de dette, et des services publics qui tiennent. Elles se rejoignent pourtant en un seul reproche. Les Français supportent l’un des niveaux de prélèvements les plus élevés du monde développé, et voient leurs services reculer : douze jours pour voir un généraliste, des maisons d’arrêt à plus de 170 % de densité, une école primaire moins bien dotée que chez nos voisins. Ce que le débat public nomme un problème de déficit, eux le vivent comme un contrat déséquilibré.
Quatre voies existent, et aucune n’est gratuite. Réduire le train de vie de l’État : les agences et opérateurs qui se chevauchent, les compétences partagées avec les collectivités, les fonctions support démultipliées, le non-remplacement d’une partie des départs à la retraite, l’automatisation des tâches répétitives. Réformer la dépense sociale, qui en représente l’essentiel. Augmenter les prélèvements, à rebours de ce que demandent les Français. Ou laisser filer la dette, et en léguer la facture.
Vient ensuite ce que l’effort permettrait de rendre. Au salarié, en réduisant l’écart entre le brut et le net. À l’épargnant, en lui rendant la liberté de transmettre ce qu’il a bâti : la Suède, l’Autriche et la Norvège ont supprimé leurs droits de succession, l’Italie les a réduits à 4 % en ligne directe au-delà d’un million d’euros par héritier, quand le barème français monte jusqu’à 45 %. À l’entreprise, en compétitivité. Aucun de ces gestes ne se finance à crédit.
Méfions-nous des mesures symboles. Privatiser l’audiovisuel public, supprimer l’aide médicale de l’État ou baisser la rémunération des ministres : qu’on les juge justes ou non, elles pèsent au mieux quelques milliards, face à un déficit de l’ordre de 150 milliards d’euros par an.
Madame, Monsieur le candidat : où, de combien et comment l’État réduira-t-il sa propre dépense ? Que rendrez-vous, à qui, et dans quel ordre ? Et qui paiera la différence : le consommateur par la TVA, le retraité par la CSG, ou l’État par ses propres économies ?
SÉCURITÉ
Ils demandent que la peine prononcée soit la peine exécutée (indépendamment des contingences matérielles)
Au 1er mai 2026, la France comptait 88 654 détenus pour 63 322 places, soit 140 détenus pour 100 places. Dans les maisons d’arrêt, qui accueillent les prévenus et les courtes peines, la densité atteint 173 %, et 7 693 personnes dormaient sur un matelas posé au sol.
Les aménagements, les peines alternatives, les sorties anticipées existent déjà, massivement ; la surpopulation continue pourtant de croître. Quand un tribunal condamne en sachant que la place n’existe pas, la contrainte matérielle a déjà pris le pas sur le jugement.
Deux voies restent ouvertes. Incarcérer moins, et l’assumer. Ou construire : un programme pénitentiaire coûte peu au regard des masses budgétaires, mais une prison s’implante chez des riverains qui n’en veulent pas, au terme de recours qui s’étirent sur des années, avec des surveillants qu’il faut recruter dans un métier que plus personne ne choisit. Elle se décide sous un mandat et ouvre sous le suivant : le décideur en porte les inconvénients, son successeur coupe le ruban.
Madame, Monsieur le candidat : incarcérer moins, ou construire ? Et si vous construisez, combien de places, où, quand, et selon quelle procédure tiendrez-vous le calendrier ?
ÉCOLE
Ils veulent que tous leurs enfants sachent lire, écrire et compter (et ne se dispersent plus dans des études supérieures sans débouchés)
Les trois quarts des Français en font une priorité. Un sur deux ne croit plus que notre école garantisse l’égalité des chances. Ils ont repéré où le bât blesse : le primaire. Tout s’y joue, et c’est là que la France investit le moins. Nous dépensons nettement plus que les pays comparables pour chaque lycéen, et nettement moins pour chaque écolier.
L’école primaire empile les obligations nouvelles sans jamais en retirer aucune, et le temps consacré aux fondamentaux fond d’autant. Recentrer, c’est dire ce que l’école cesse de faire : aucun ministre ne s’y est risqué depuis quarante ans. Il est vrai qu’ils n’en ont guère le temps : 189 ministres en près de deux siècles, à peine plus d’un an chacun. Les ministres passent ; l’administration demeure, loin des salles de classe.
L’arbitrage est double. Déplacer des moyens du lycée vers le primaire, ce qui heurte ceux qui les perdent. Retirer des missions au primaire, ce qui heurte ceux qui les portent. Puis, une fois les bases acquises, diversifier les parcours sans trier les élèves. Et confier la mesure des progrès à un autre que le ministère, puisque le thermomètre ne peut appartenir à celui qu’on mesure.
Madame, Monsieur le candidat : quels moyens transférez-vous vers le primaire, quelles missions lui retirez-vous, et qui mesurera les progrès en 2032 ?
LOGEMENT
Ils veulent se loger convenablement, si possible à proximité de leur lieu de travail, et en faire l’acquisition.
Soixante-quatorze pour cent des Français jugent l’accès au logement difficile, et 2,9 millions de ménages attendaient un logement social au 30 juin 2026.
Aider les ménages à payer reste indispensable pour les plus fragiles, mais ne crée aucun toit. Quand dix ménages se disputent cinq appartements, les solvabiliser tous produit toujours cinq appartements. La seule politique du logement qui crée du logement, c’est de bâtir.
Le verrou, c’est le permis de construire. Celui qui le délivre rend des comptes à ceux qui habitent déjà la commune, tandis que ceux qui voudraient s’y installer n’y votent pas encore. Chaque refus est rationnel ; leur somme fabrique la pénurie. Aucune prime ne vaut une réélection. L’arbitrage est donc de savoir qui décide à la place de la commune qui refuse : le préfet, l’intercommunalité, un seuil automatique, un dessaisissement sous conditions. Chacun de ces choix retire un pouvoir aux maires.
Madame, Monsieur le candidat : quand une commune en zone tendue refuse de construire, qui tranche, et que reçoit celle qui accepte d’accueillir ? Un permis mesure une intention ; une grue mesure un résultat.
IMMIGRATION
Ils veulent que la France décide qui elle accueille (et qui elle ne peut pas accueillir).
C’est le seul sujet dont ils s’attendent à entendre parler plus qu’ils ne le souhaitent : 27 % veulent en débattre, 42 % pensent qu’il dominera la campagne. Ils prévoient un débat qui occupera tout l’espace sans rien trancher. Trente ans de précédents leur donnent raison.
Il y a cinq portes d’entrée, chacune avec ses règles. En 2025, la France a délivré 377 462 premiers titres de séjour à des ressortissants de pays tiers : 31 % pour études, 24,1 % pour motif familial, 23,3 % pour motif humanitaire, 13,5 % pour motif économique. Chaque porte relève d’un droit différent : la loi ordinaire ici, la Constitution là, un règlement européen ailleurs. La France vote des règles, jamais un volume : celui-ci se constate après coup.
L’arbitrage porte sur le nombre, porte par porte, et sur le droit qu’il faudra changer pour le tenir. Promettre des expulsions systématiques à droit constant est impossible ; jurer que rien ne pourra jamais changer l’est tout autant, puisque le droit européen se renégocie.
Madame, Monsieur le candidat : quel volume visez-vous, par quelle porte, quel texte s’y oppose, et comment entendez-vous le modifier ?
CE QU’ILS N’ONT PAS DEMANDÉ
Ils ne disent rien de la défense, de l’autorité de l’État, de notre patrimoine commun, ni de l’Europe, qui décide pourtant déjà d’une part de ce qu’ils réclament.
Ces sujets occupent une large place dans le débat, et ce sont nos dirigeants qui les y installent. Ils ont raison : une nation n’existe pas seulement par ce que ses habitants attendent d’elle au quotidien. Mais cela leur impose un devoir. Ce qui monte du peuple porte en soi sa légitimité : nul n’a à se justifier de vouloir se soigner. Ce qui descend d’en haut n’en porte aucune tant qu’on ne l’a pas démontrée.
La démonstration n’a rien de difficile. Une armée protège le pays où l’on veut se loger. Un État capable de faire respecter ses décisions rend tout le reste applicable. Quant à l’Europe, elle traverse déjà plusieurs des sept attentes : le prix de l’électricité, l’asile et les retours, le calendrier de réduction du déficit. Qui promet ces résultats sans dire ce qu’il compte obtenir de l’Union ne promet rien, et qui n’évoque l’Europe que pour dénoncer Bruxelles, pas davantage.
Ce que les Français n’ont pas demandé, il faut donc le leur proposer, et le leur démontrer. C’est l’objet des deux autres volontés du Mandat.
LE MANDAT 27 - 32
Relisez ces sept arbitrages : aucun n’appartient à un camp, aucun ne suppose de conversion idéologique. Ils n’ont qu’une chose en commun : chacun oblige quelqu’un à renoncer à quelque chose. L’État, une profession, une commune, un assuré, un riverain, un gouvernement, nous-mêmes. Ce sont ces nœuds que le futur président devra trancher.
Voilà pourquoi ils sont absents du débat. Une campagne qui parle d’autre chose n’engage à rien.
Il ne s’agit donc pas d’exhorter les candidats au courage : on n’obtient rien en demandant aux gens d’être meilleurs. Il s’agit de rendre l’esquive visible. Une question publiée, connue et identique pour tous transforme le silence en réponse. Et ce silence, désormais, se lira.
Un programme se propose. Un mandat se demande. Le mandataire choisit les moyens. Le mandant fixe le résultat.
Le Mandat 27-32 repose sur trois volontés. La première dit ce que le peuple attend ; la deuxième, ce qu’il veut garder et enrichir ; la troisième, comment s’assurer que la parole sera tenue.
Trancher, que ce texte détaille : ce que le futur président ne peut pas ne pas faire, décider enfin ce qu’on a toujours évité.
Transmettre : ce qu’il s’engage à préserver et à enrichir, notre patrimoine et notre souveraineté, et ne peut défaire sans en demander le mandat.
Tenir : les leviers dont il a besoin pour exécuter son mandat, et les comptes qu’il s’engage à rendre.
Les Français ont dit et répété ce qu’ils attendent. Aux candidats, maintenant, de dire comment ils y parviendront, et ce qu’il en coûtera.
Restent ce que les Français croient acquis, et ce à quoi ils ne croient plus. Ce sera l’objet des deux prochains textes.
Paul Corey