Le marché du fake
La désinformation circule plus vite et plus fort que l’information vraie.

Une fausse information atteint ses lecteurs six fois plus vite qu’une vraie. Les robots, eux, relaient le vrai et le faux au même rythme. L’accélération vient des humains. Et quelqu’un, quelque part, encaisse.
On parle de la désinformation comme d’une maladie. Le vocabulaire est celui de l’épidémie : contagion, viralité, foyer, vaccination. Il rassure, parce qu’une maladie n’a pas d’auteur. Elle frappe, elle se propage, elle finit par refluer. Personne ne signe une épidémie et personne n’en touche les dividendes.
Les chiffres racontent autre chose.
En 2018, trois chercheurs du MIT ont publié dans Science l’analyse de 126 000 récits vérifiés, relayés par trois millions de personnes. Le faux voyage six fois plus vite que le vrai et se repartage 70 % plus souvent.
Les robots ne font aucune différence entre les deux. Ils diffusent le mensonge et la vérité au même rythme. L’écart est entièrement humain, entièrement volontaire, entièrement gratuit.
Partager une fausse nouvelle achète, pour une seconde d’attention, le statut de celui qui savait avant les autres. L’opération est rentable pour l’individu et ruineuse dans l’addition collective.
La clientèle est vaste. Elle est mal outillée. En 2018, l’enquête PISA a demandé à des élèves de quinze ans de distinguer un fait d’une opinion, sans les prévenir de l’exercice. Moins d’un sur dix y parvient dans les pays de l’OCDE. Six systèmes éducatifs seulement dépassent un élève sur sept. La France n’en fait pas partie.
Un marché se rentabilise. Des chercheurs de New York University et de l’université Grenoble Alpes ont suivi 2 551 sources d’information sur Facebook pendant cinq mois. Les pages réputées désinformantes obtiennent 4 653 interactions en moyenne par publication. Les sources fiables en obtiennent 773. Six fois plus, là encore.
La même étude apporte quelques nuances. Sur la plus grande partie du spectre politique, les sources douteuses marchent moins bien que les autres : les chercheurs appellent cela la pénalité de la désinformation. L’exception se logerait à l’extrême droite, où ces pages captent 68 % de l’engagement. Le faux n’est donc pas un climat. C’est un segment de marché.
Le marché dit tout.
Une épidémie appelle des gestes barrières et des campagnes de prévention. Un marché suppose une offre, une clientèle, un ciblage, des revenus, des intermédiaires qui prélèvent leur part. Cinq choses que le droit sait encadrer, parce qu’il ne fait que cela depuis deux siècles.
Deux réponses existent. Sur la demande, la Finlande a inscrit l’éducation aux médias dans son socle scolaire obligatoire en 2014, intégrée à chaque matière ; longtemps seule en tête de l’indice européen de littératie médiatique, elle la partage en 2026 avec le Danemark, l’Irlande et les Pays-Bas.
Sur l’offre, l’Union européenne a choisi, comme souvent, la loi : son règlement sur les services numériques oblige les grandes plateformes à mesurer chaque année les risques que produisent leurs propres mécanismes, à les réduire, à se soumettre à des audits, sous peine d’amendes atteignant 6 % du chiffre d’affaires mondial.
Ni l’une ni l’autre ne demande aux citoyens d’être plus intelligents.
La méthode française consiste à demander poliment aux gens d’être moins bêtes. Elle vise les individus quand l’architecture est en cause. Elle est portée par des institutions dont 61 % des Français se méfient déjà, selon le baromètre La Croix-Verian-La Poste de janvier 2026.
On distribue des affiches là où il faudrait poser des compteurs. La France fait des campagnes et tente d’éduquer mais n’a pas de règles.
Pourtant, la question n’est plus de savoir qui est bête, mais de savoir qui encaisse.
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Paul Corey