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2027 : les Français veulent des résultats

Ils ont dit aux sondeurs ce qui les préoccupe. Dans le même questionnaire, ils ont aussi dit qu’on leur parlerait d’autre chose. Et ils ont raison.

2027 : les Français veulent des résultats

Depuis 2012, un dispositif suit l’opinion française à l’approche de chaque présidentielle : l’Enquête électorale française, conduite par Ipsos bva-CESI pour Le Monde, le Cevipof, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne. Sa vague de septembre 2026 a interrogé treize mille électeurs — dix fois plus qu’un sondage ordinaire, ce qui permet de descendre dans le détail des électorats et rend ses résultats difficiles à contester.

Ce dispositif mesure les intentions de vote, les priorités, la demande de changement. Mais il mesure aussi autre chose, que personne n’a commenté et qui est plus troublant — ce dont les Français pensent qu’on va leur parler.

  • 46 % souhaitent une campagne centrée sur le pouvoir d’achat. Seulement 34 % croient que les candidats et les médias s’en empareront.

  • 27 % souhaitent débattre d’immigration mais 42 % anticipent que ce thème dominera.

  • Sur l’école, 75 % déplorent déjà son absence du débat, avant même que le débat ait commencé.

Autrement dit : les Français savent d’avance que la campagne ne portera pas sur ce qui les occupe. Ils ne l’espèrent pas, ils ne le redoutent pas. Ils le prévoient.

Ce qu’ils veulent

Les Français savent ce qu'ils veulent. Ils le disent avec force et précision, et ils le répètent : pouvoir d’achat, santé, comptes publics, sécurité, école, logement, immigration.

Remarquez ce qu’ils n’ont pas dit. Aucune mesure, aucun dispositif, aucune loi. Sept résultats. Quand un Français place le pouvoir d’achat en tête, il ne réclame pas un chèque : il demande que son niveau de vie cesse de reculer. C’est beaucoup plus exigeant, et beaucoup plus difficile à contourner.

Ils ne disent rien de la défense, de l’autorité de l’État, de l’identité de la France, ni de l’Europe, qui décide pourtant déjà d’une part de ce qu’ils réclament. Ces sujets occupent une large part du débat, mais ce sont nos dirigeants qui les y portent. Ils ont raison : une nation n’existe pas seulement par ce que ses habitants attendent d’elle au quotidien. Mais cela leur crée une obligation.

Ce qui monte du peuple construit la légitimité. Ce qui descend d’en haut porte la lucidité.

Ceci étant posé, revenons à la première moitié du Mandat 27-32.

Le peuple parle en résultats, la vie politique répond en mesures. Toute la différence entre un mandat et un programme tient dans cet écart. Tout l’intérêt de cette campagne électorale aussi.

Le pouvoir d’achat arrive en tête de toutes les mesures, et les chiffres bruts expliquent pourquoi : recul du pouvoir d’achat par unité de consommation en 2025, puis encore au deuxième trimestre 2026. Sept Français sur dix anticipent une nouvelle dégradation. Quatre sur dix ont renoncé aux vacances, autant à certains produits alimentaires, un quart à chauffer correctement leur logement, un sur cinq à se soigner.

La santé vient juste derrière, et elle arrive même en tête des listes de priorités. 73 % ont renoncé à au moins un acte de soins en cinq ans, contre 63 % deux ans plus tôt. Le délai moyen pour consulter un généraliste est passé de quatre à douze jours depuis 2019. Plus d’un tiers des Français estiment vivre dans un désert médical.

Sur les comptes publics, la demande est massive et explicite : 84 % veulent réduire la dette, 80 % le déficit, 79 % les dépenses de l’État. Mais aucune hausse d’impôt testée ne réunit de majorité — la TVA recueille 9 % d’adhésion, les taxes sur les carburants 7 %. Moins de dette, moins de dépense, aucun prélèvement en plus, aucune protection en moins. La contradiction est entière, et elle est la matière même du prochain quinquennat.

Viennent ensuite la sécurité et la justice, qui occupent la première place des préoccupations spontanées. L’école, jugée prioritaire par les trois quarts des Français, quand un sur deux ne croit plus qu’elle garantisse l’égalité des chances. Le logement, presque absent des palmarès nationaux parce qu’absorbé par le pouvoir d’achat, mais que 74 % jugent difficile d’accès et pour lequel 90 % attendent des mesures concrètes.

Rien, dans cette liste, n’est extravagant. Aucune de ces attentes ne relève de l’utopie ou du caprice. Ce sont des choses qu’un pays riche devrait savoir faire : se loger, se soigner, apprendre à lire, tenir ses comptes.

Ce qu’ils prévoient

Dans le même questionnaire, ces mêmes Français annoncent que la campagne portera ailleurs. Pas parce qu’ils sont pessimistes de nature — 57 % pensent encore le déclin réversible — mais parce qu’ils ont déjà vu le film. Ils savent que les candidats imposeront, à juste titre, leur agenda: l'Europe, la défense, l’identité, l’autorité… et esquiveront de s’engager sur les résultats attendus au profit d’une liste à la Prévert de mesures. Tout cela par lucidité et par facilité.

Ils savent aussi que les campagnes élections se jouent trop souvent sur un fait divers, sur une phrase malheureuse, sur une polémique de huit jours, sur des cadeaux controversés (diamants en 1979, costumes en 2017), sur des initiatives judiciaires ou sur l’effet drapeau.

Trop souvent, ils ont vu les sujets qui les concernent disparaître au profit de ceux qui font les plateaux. En 2022 comme en 2017, ils ont subi cet écart. Certains en ont conclut que voter ne servait plus à rien.

Aujourd’hui, dans les sondages, ils le prévoient, calmement, et ils le déclarent à l’institut qui les interroge.

Il y a là quelque chose de plus grave qu’une défiance. La défiance, c’est croire qu’on vous ment. Ce que mesurent ces chiffres est autre chose : la certitude qu’on ne vous écoutera pas. La première se combat par la preuve ; la seconde par le simple fait de poser les bonnes questions.

Pourquoi cet écart entre les attentes et le débat

Le flou n’est pas un accident de la vie politique. C’est souvent sa condition de survie.

Une campagne centrée sur le pouvoir d’achat obligerait à dire d’où viendra la hausse, et donc ce qu’il faudra réduire. Une campagne centrée sur la santé obligerait à dire à une profession ce qu’on attend d’elle. Une campagne centrée sur les comptes publics obligerait à dire laquelle des trois demandes doit céder : moins de dette, pas un impôt de plus, pas une protection en moins. Les trois ensemble ne tiennent pas, et chacun le sait.

Une campagne centrée sur autre chose n’oblige à rien.

Ce n’est pas un complot, et il n’y a pas de coupable désigné. C’est un intérêt partagé : celui qui promet a tout à gagner à rester dans le général, et celui qui commente a tout à gagner à commenter ce qui fait du bruit. C'est plus facile. Les deux ont raison, chacun de son point de vue. Le seul à y perdre est l'électeur..

Les Français s’attendent à ce que la campagne qui se profile ne parle pas autant des sujets qui les préoccupent qu’ils le voudraient. Espérons que les faits leur donneront tort.

Paul Corey