Ingérence russe : et si Moscou faisait campagne pour nos candidats ?

Trois candidats visés en trois semaines. Des vidéos vues quelques dizaines de mille fois, en grande partie de façon artificielle.
Pour Gabriel Attal, Viginum évalue l’audience de l’opération entre cent mille et deux cent mille vues, en précisant qu’elle est obtenue en grande partie de façon artificielle et inauthentique. Des robots qui se relaient, des comptes créés pour l’occasion, et des rédactions harcelées jusqu’à ce qu’elles traitent le faux. Le compteur mesure une machine, pas un électorat.
Et déjà le vocabulaire de la menace décisive pour 2027. L’ingérence existe, elle est documentée, elle est désormais judiciarisée. Reste une question moins solennelle : pour quel résultat ?
Il faudra bientôt ajouter une formalité aux cinq cents parrainages. Avoir été victime de sa petite ingérence russe.
Édouard Philippe l’a eue le 24 juillet, avec de fausses publications sur son état de santé attribuées au réseau prorusse Storm-1516. Gabriel Attal a suivi, ciblé par des vidéos usurpant l’identité visuelle du Monde, de RFI, du Parisien, de l’AFP et de BFMTV, qui lui prêtaient les symptômes de la maladie de Parkinson. Raphaël Glucksmann a complété la série avec un montage truqué détournant le média Blast. Le parquet de Paris a ouvert une enquête.
À ce rythme, tout prétendant sérieux à l’Élysée qui n’aura pas été personnellement déstabilisé par Moscou devra commencer à s’inquiéter pour sa notoriété.
Car l’ingérence existe. Viginum impute 205 opérations au seul réseau Storm-1516 depuis août 2023. La justice enquête. Elle a raison de le faire.
On imagine volontiers, quelque part dans un sous-sol du Kremlin, une cellule stratégique mobilisant ses meilleurs cerveaux pour déplacer de quelques dixièmes de point les intentions de vote d’un candidat français.
La Russie conduit une guerre en Ukraine, affronte l’Europe et l’OTAN, gère ses sanctions, son économie et ses réseaux d’influence sur trois continents. Mais visiblement, entre deux arbitrages de guerre, quelqu’un trouve encore le temps de fabriquer une fausse une sur un ancien Premier ministre.
C’est presque flatteur.
Les chiffres, eux, restent modestes. Viginum explique que l’audience de l’opération visant Attal est en grande partie artificielle et inauthentique. Celle qui a visé Philippe est décrite comme peu visible.
Entre une opération de désinformation et la déstabilisation d’un scrutin national, il reste quelques marches. Les franchir d’un bond relève moins de l’analyse que du réflexe.
Un phénomène délicieux commence d’ailleurs à apparaître. Plus l’opération est dénoncée, plus elle est reprise. Plus elle est reprise, plus le candidat visé paraît important. Et plus il paraît important, plus Moscou lui offre gratuitement ce que toutes les équipes de campagne cherchent désespérément : de la visibilité.
Appelons cela l’effet mégaphone.
Le détecteur de fumée qui propage l’incendie qu’il signale. Être attaqué par le Kremlin devient un brevet de respectabilité démocratique, un certificat gratuit d’appartenance au camp des candidats que Vladimir Poutine redouterait.
À huit mois du premier tour du 18 avril 2027, cela peut toujours servir.
La France connaît le scénario. En 2017, la fuite massive de documents de campagne avait nourri les mêmes récits d’élection confisquée. Le scrutin s’est tenu. L’écart est resté large.
Neuf ans plus tard, le gouvernement durcit l’arsenal : Sébastien Lecornu a annoncé le 8 juillet vouloir tripler les peines encourues pour la production de faux contenus d’information en période électorale, jugeant les sanctions actuelles insuffisamment dissuasives. La réponse pénale se justifie.
Mais elle se retourne dès qu’elle installe l’idée qu’une démocratie de soixante-huit millions d’habitants tient à la solidité d’un montage vidéo.
Il serait plus raisonnable de: mesurer avant de dénoncer, en publiant l’audience réelle des opérations plutôt que leur seule existence, sanctionner sans dramatiser, en traitant ces contenus comme des délits de faussaires plutôt que comme des actes de guerre et investir dans ce qui rend une société réellement imperméable : la qualité de son information domestique, la solidité de ses rédactions, la confiance dans ses institutions.
Le vrai moteur d’une désinformation se loge dans la réaction qu’elle provoque, bien davantage que dans sa diffusion. Une opération à deux cent mille vues potentielles et artificielles ne coûte rien et rapporte peu.
Une classe politique entière expliquant pendant huit mois que Moscou pèse sur chacun de ses candidats offre, elle, un rendement incomparable.
La Russie cherche à semer le doute et le désordre. Prenons-la au sérieux. Mais à force d’expliquer que le Kremlin menace tout le monde, nous risquons d’accomplir nous-mêmes la plus belle opération d’influence russe : convaincre les Français que le Kremlin décide de tout.
En 2026, la question n’est plus de savoir si Moscou nous vise. Elle est de savoir pourquoi nous lui accordons tant de crédit.
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Paul Corey