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Bravo Sophie ! VIVe la France !

Nous fabriquons la partie qui brûle. Il est temps de construire celle qui revient.

Bravo Sophie ! VIVe la France !

Aujourd'hui, une Française marche dans le vide spatial. Quarante-quatre ans, colonel, ingénieure, première femme pilote d’essai d’hélicoptère de l’histoire de ce pays, et désormais première Française à travailler dans le vide à quatre cents kilomètres au-dessus de la Terre. Le drapeau tricolore est sur son épaule. Nous sommes trop fiers.

Commençons par savourer.

Une sortie extravéhiculaire consiste à quitter la Station spatiale internationale par un sas et à travailler dehors, en apesanteur, dans un environnement qui tue en quelques secondes. La température oscille entre cent vingt degrés au soleil et moins cent soixante à l’ombre.

Le scaphandre pèse plus de cent kilos au sol et fonctionne comme un vaisseau miniature, avec son oxygène, sa régulation thermique, son autonomie électrique. Chaque geste est répété pendant des mois au fond d’une piscine géante.

Une poignée d’êtres humains y parvient dans une génération entière.

Aujourd’hui, pendant plus de six heures, Sophie Adenot remplace une antenne haut débit qui assure les liaisons entre la station et le centre de contrôle de Houston. Une pièce vitale. Un travail de précision réalisé avec des gants épais, dans le noir puis dans l’éblouissement, à vingt-huit mille kilomètres-heure.

Elle est la deuxième Européenne à réaliser cet exercice, après l’Italienne Samantha Cristoforetti en 2022. Elle est la première Française. Vingt-cinq ans après Claudie Haigneré, qui l’avait fait rêver devant sa télévision à quatorze ans, et qui parle aujourd’hui d’elle comme d’une héritière et d’une pionnière.

Voilà exactement ce que la France sait produire de meilleur.

Une gamine de Cosne-Cours-sur-Loire qui découpe des photos de fusées pour les punaiser au-dessus de son bureau. Supaéro, puis le MIT. Airbus Helicopters, où elle dessine des cockpits. L’armée de l’air, les missions d’évacuation en Afghanistan, le brevet de pilote d’essai. Une trajectoire entièrement construite dans les écoles, les laboratoires et les régiments français. Personne ne lui a offert son fauteuil. Elle est allée le chercher.

Bravo Sophie.

Et maintenant, l’exigence, parce qu’elle est la seule façon sérieuse de dire merci.

Sophie Adenot est partie de Cap Canaveral, sur une fusée américaine, dans une capsule américaine. Elle est sortie dans un scaphandre américain. La France a fourni l’héroïne, l’Amérique a fourni la machine.

Ce constat n’enlève rien à l’exploit. Il désigne le prochain chantier.

L’Europe ne dispose aujourd’hui d’aucun moyen d’envoyer un être humain dans l’espace. Ariane lance des satellites, jamais d’équipage. Aucune capsule habitée européenne n’existe. Aucun scaphandre de sortie européen n’existe. Nos astronautes obtiennent leurs places à bord par un système d’échange en nature : l’Europe fabrique des équipements et des services dont la NASA a besoin, et elle reçoit des sièges en contrepartie.

Une fourniture contre un fauteuil.

Ainsi, le module de service qui alimente le vaisseau américain Orion, celui du retour vers la Lune, sort de nos usines. Nous construisons des pièces maîtresses pour les autres, et nous recevons des billets d’entrée.

Le vaisseau Orion se compose de deux parties. La capsule d’équipage, avec son bouclier thermique, construite par l’Américain Lockheed Martin. Et le module de service, construit par Airbus à Brême avec des réservoirs français, qui fournit la propulsion, l’électricité, l’eau et l’oxygène.

Ce module ne possède aucun bouclier thermique. Vingt minutes avant la rentrée atmosphérique, il est largué et se désintègre au-dessus de l’océan. Seize tonnes de technologie européenne détruites à chaque mission, pendant que la capsule américaine ramène les hommes.

Nous fabriquons la partie qui brûle. Nos amis américains fabriquent la partie qui revient. Et nous payons ainsi nos billets.

Ce troc a une date de péremption. La Station spatiale internationale doit cesser ses opérations en 2030. Ce qui la remplacera sera largement privé et américain. Le jour où l’Europe demandera une place, elle se présentera devant des opérateurs qui fixeront le prix, face à un continent sans solution de rechange.

Fort heureusement, l’Europe sait faire.

Elle maîtrise la propulsion, les structures pressurisées, les systèmes de survie, et elle a démontré la rentrée atmosphérique avec le démonstrateur IXV en 2015. Elle l’a prouvé sur chaque programme auquel elle a participé. Ce qui manque relève de la décision politique et du financement, jamais de la compétence des ingénieurs. Un retard technique se rattrape en quinze ans. Un arbitrage budgétaire se corrige en quelques réunions.

Cet arbitrage a d’ailleurs déjà été gagné une fois, et par la France.

Au début des années soixante-dix, aucun marché du lancement de satellites n’existait. Acheter des lancements aux Américains coûtait moins cher et paraissait raisonnable. Les décideurs européens ont choisi l’inverse et financé une fusée souveraine. Ariane est née de ce pari.

Elle a donné à l’Europe son accès autonome à l’espace et deux décennies de domination sur le marché mondial du lancement commercial. Un investissement jugé déraisonnable en 1973 est devenu une industrie entière et un instrument de puissance.

Le même pari appliqué au vol habité attend son tour depuis trente ans. En novembre 1992, l’Europe abandonnait Hermès, la navette habitée d’origine française.

En novembre dernier, à Brême, les États membres ont voté le plus gros budget spatial de l’histoire européenne, 22,1 milliards d’euros pour 2026-2028, en hausse de trente-deux pour cent. Le directeur général de l’Agence a obtenu quatre-vingt-dix-neuf pour cent de sa demande, du jamais vu.

Mais, le détail raconte une autre histoire. Ce budget ne se vote pas, il se souscrit. Chaque État choisit les programmes qu’il paie, et chaque euro versé revient à son industrie nationale sous forme de contrats. L’Europe achète son espace comme on remplit un panier, chacun prenant ce qui l’arrange.

L’exploration habitée demandait 3,773 milliards. Elle a reçu 2,976. Environ huit cents millions manquants, précisément sur la ligne de l’indépendance, pendant que l’argent partait vers l’observation, la navigation et les télécommunications sécurisées.Nous étions en novembre 2025, la guerre durait à l’est. Un astronaute en orbite ne protège aucune frontière.

Huit cents millions d’euros sur trois ans, quand la dépense publique française atteint 1 714 milliards par an. Le calcul se fait de tête.

Puis le directeur général a dit à voix haute ce que tout le monde savait tout bas. Grâce au module de service d’Orion, l’Europe dispose de trois places d’astronaute autour de la Lune dans le programme Artemis. Elles reviendront à un Allemand, un Français et un Italien, et il a justifié ce choix par le rang de ces trois pays dans les contributions à l’exploration.

Trois sièges lunaires attribués selon ce que chaque pays a payé.

Alors donnons à cette journée sa vraie portée.

Notre Président vient d’expliquer qu’aujourd’hui les petites filles de France pouvaient viser l’infini. C’est vrai, et Sophie Adenot vient de le démontrer.

Reste à leur construire des vaisseaux. L’Europe doit entièrement financer le véhicule européen de retour de fret, aujourd’hui réduit à deux vols de démonstration. Un engin capable de ramener une cargaison intacte est le point de départ obligé d’un engin capable de ramener un équipage. Cela suppose une commande publique européenne assez ferme et assez longue pour qu’un industriel accepte d’investir, exactement comme la commande institutionnelle a fait naître Ariane.

Sophie Adenot passe sa journée dans le vide, avec le tricolore sur l’épaule. Elle honore ce pays comme peu l’ont fait cette année. Le pays lui doit davantage qu’un communiqué de félicitations. Il lui doit une ambition à la hauteur de la sienne.

Bravo Sophie ! Vive la France ! Construisons enfin les vaisseaux qui permettront à nos astronautes de partir sous nos propres couleurs.

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Paul Corey