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Se baigner dans la Seine ?

Le vrai débat n'est pas ce que l'on dépense, mais ce qu'il en reste

Se baigner dans la Seine ?

La France brûle. Sur les réseaux sociaux, la comparaison s’impose d’elle-même : 84 millions d’euros pour trois bassins de baignade dans la Seine, et une flotte de Canadair vieillissante incapable de faire face seule aux incendies de l’été. D’un côté le loisir, de l’autre l’urgence. L’indignation est immédiate. Elle se trompe pourtant de cible.

Les chiffres sont connus. La Chambre régionale des comptes d’Île-de-France a évalué à 84 millions d’euros le coût net de l’héritage baignade pour la Ville de Paris, auxquels s’ajoutent plus de 5 millions d’euros de fonctionnement chaque année. En échange : trois bassins délimités, régulièrement fermés lorsque la qualité de l’eau se dégrade, et dont la pérennité dépend chaque année d’un entretien coûteux.

Pendant ce temps, les incendies ravagent des dizaines de milliers d’hectares de forêt. La flotte française de Canadair approche les trente ans. Les appareils sont immobilisés faute de pièces, l’État loue des avions étrangers pendant l’été et mobilise parfois des avions militaires pour compléter le dispositif.

La conclusion paraît évidente : cet argent aurait dû financer des avions plutôt que des piscines.

C’est pourtant le mauvais débat.

Une dépense publique ne devient pas mauvaise parce qu’une autre priorité existe. Elle devient mauvaise lorsqu’elle ne laisse derrière elle aucun actif durable, aucune capacité nouvelle, aucun patrimoine transmis à ceux qui viendront après nous.

C’est là que la Seine échoue. Non parce qu’elle aurait privé les Canadair de leur financement, mais parce que ce qu’elle produit reste fragile et limité. Une fois les travaux achevés, la facture continue : ce n’est pas un actif qui s’amortit, c’est une charge qui se répète, pour un bénéfice étroit au regard des sommes engagées.

L’erreur inverse serait tout aussi dramatique.

Consacrer les mêmes 100 millions d’euros à louer quelques avions supplémentaires pour un été ne serait pas davantage prospériste. Les incendies seraient peut-être mieux combattus cette année, mais la France reviendrait l’été suivant avec les mêmes appareils vieillissants, la même dépendance aux loueurs étrangers et la même urgence.

Ce qui changerait réellement la nature de la dépense serait de transformer cette urgence en capacité durable : financer le renouvellement de la flotte, sécuriser une production industrielle pérenne, construire les moyens qui permettront d’affronter les incendies pendant les décennies à venir. L’argent ne servirait plus seulement à éteindre un feu. Il construirait une protection durable.

Le prospérisme ne demande donc jamais de choisir entre les piscines et les avions, entre l’investissement et le fonctionnement, entre le présent et l’avenir.

Il pose une question beaucoup plus exigeante.

Que reste-t’il une fois l’argent dépensé ?

Une dépense de fonctionnement peut être parfaitement prospériste lorsqu’elle protège un capital irremplaçable. Louer un Air Tractor pour sauver une forêt centenaire ou des vies humaines est évidemment une bonne décision si aucune autre solution n’existe à court terme : répondre à l’urgence fait aussi partie du rôle d’un État.

Mais cette urgence ne doit jamais devenir un modèle permanent. Chaque euro dépensé aujourd’hui doit réduire la nécessité de le redépenser demain. Eu égard au niveau de la dette publique, cette réalité est devenue une priorité nationale incontournable.

Ne jamais dépenser sans construire de patrimoine net, et ne jamais traiter les conséquences sans construire les conditions qui traitent les causes. Voici les deux principes qui permettent au prospérisme d’avancer.

Paul Corey