Lire le livre

Loiseau contre federova : et la preuve ?

Fin mai, un titre de séjour renouvelé « de plein droit ». Fin juillet, une expulsion pour menace grave. Même ministre.

Loiseau contre federova : et la preuve ?

Depuis mercredi, chaque matin, une femme de quarante-cinq ans se rend au commissariat pour y signer un registre. Elle vit en France depuis dix ans. Aucun tribunal n’a établi les faits qui lui sont reprochés. Aucun avocat n’a pu discuter publiquement les éléments qui fondent cette accusation. Un ministre a signé, et cela a suffi.

Xenia Fedorova est russe. Elle arrive en France en 2017 pour lancer RT France, la déclinaison hexagonale de la chaîne financée par l’État russe, après avoir travaillé en Allemagne pour l’agence de presse russe Ruptly. Elle dirige RT France jusqu’à la fermeture de la chaîne, en 2023, puis raconte cet épisode dans un livre intitulé Bannie. On la retrouve ensuite chroniqueuse sur CNews, sur Europe 1, au JDNews, où elle défend des positions proches de celles de Moscou. Dès 2017, Emmanuel Macron laisse entendre qu’elle n’est pas journaliste. Il n’en a jamais démordu.

Nathalie Loiseau est diplomate de carrière. Elle a dirigé l’ENA de 2012 à 2017, occupé le ministère des Affaires européennes jusqu’en 2019, et siège depuis au Parlement européen dans le groupe Renew. Surtout, elle appartient depuis 2020 à la commission spéciale chargée d’enquêter sur les ingérences étrangères dans les processus démocratiques européens. Autrement dit, personne en Europe n’était mieux armé qu’elle pour établir la preuve de ce qu’elle affirme. Et pourtant…

La propagande d’État n’est pas une opinion. RT n’était pas une rédaction contrariante mais un organe financé, dirigé et instrumenté par le Kremlin. La guerre hybride existe, la France est visée. Ne rien faire serait une faute. Ceux qui plaident ici le pur martyre de la presse se trompent de dossier.

En mars 2022, un mois après l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne suspend la diffusion de RT et de Sputnik. Ce n’est pas une police des opinions, c’est un régime de sanctions contre une agression, décidé par le Conseil dans le cadre d’une politique étrangère commune.

RT France conteste. Le Tribunal de l’Union examine le recours quelques mois plus tard avant de le rejeter. La mesure est soumise à un juge. Le juge la valide. En janvier 2023, le gel des comptes bancaires achève d’assécher la chaîne, qui ferme en emportant cent vingt-trois emplois.

Xenia Fedorova, elle, demeure en France. Elle parle, on la conteste, on la contredit à l’antenne, elle publie et on lui répond. Le débat public, en somme, fonctionne exactement comme il doit fonctionner dans un pays libre.

Puis vient le printemps 2026, et la mécanique s’emballe.

La charge commence le 13 mai. Valérie Hayer, présidente de Renew Europe, saisit l’Arcom pour faire examiner la conformité des propos de celle qu’elle désigne comme une voix du Kremlin.

Fin mai, Le Monde révèle que son titre de séjour a été prolongé en 2024 pour dix ans, et lui prête une influence grandissante sur Vincent Bolloré. La polémique enfle.

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, y répond alors sans détour : il s’agit d’un titre délivré de plein droit à une étrangère en situation régulière remplissant les conditions, il s’en délivre tous les jours, et le gouvernement n’est intervenu en rien.

Le 31 mai, Nathalie Loiseau ironise publiquement sur son absence de carte de presse.

Le 18 juin, une résolution du Parlement européen réclame son inscription sur la liste des personnes sanctionnées. Nathalie Loiseau en revendique la paternité et se félicite d’avoir été largement suivie. Deux jours plus tard, au micro de franceinfo, elle affirme que Xenia Fedorova correspond très précisément au profil des propagandistes russes et confie ne pas comprendre pourquoi elle n’y figure pas déjà.

Le ministre des Affaires étrangères reprend à son tour le mot de propagandiste.

Le 29 juillet, enfin, le ministère de l’Intérieur remet l’arrêté d’expulsion à son avocat, Me Emmanuel Piwnica. Le document invoque une « menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public » et lui reproche de relayer des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes.

Depuis, Xenia Fedorova est assignée à résidence et pointe chaque jour au commissariat. Elle ne peut plus exercer. Canal+ et Lagardère dénoncent une atteinte particulièrement grave à la liberté d’expression.

Deux mois et demi séparent la première salve de la signature. Une campagne, puis un arrêté. C’est là toute l’affaire.

Nathalie Loiseau vient s’en expliquer dans Le Point. Elle n’y décrit pas Xenia bcomme une journaliste défendant une opinion, mais comme un relais de la propagande du Kremlin. Et elle revendique d’avoir été parmi les premières à réclamer contre elle des sanctions européennes.

Elle les a réclamées, mais ne les a pas obtenues.

Ce qu’elle a obtenu, en juin, c’est une résolution du Parlement européen. Or une résolution n’a aucune force contraignante. Elle exprime une position politique, elle ne décide de rien. Les sanctions individuelles, elles, relèvent du Conseil de l’Union européenne, où siègent les gouvernements des vingt-sept États membres.

Nathalie Loiseau l’a elle-même reconnu en déclarant ne pas comprendre pourquoi Xenia Fedorova ne figurait toujours pas sur cette liste.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Les vingt-sept États membres, disposant de leurs services de renseignement et de leurs juristes, n’ont pas réuni les conditions nécessaires pour prononcer des sanctions individuelles. L’Union européenne, pourtant confrontée depuis des années aux ingérences russes, n’a pas estimé disposer d’éléments suffisants pour aller jusque-là.

La France estime aujourd’hui disposer d’éléments suffisants pour prendre, seule, une mesure encore plus lourde.

Cette différence mérite, au minimum, d’être expliquée publiquement.

Quant au dossier lui-même, on nous assure que Paris et Berlin détiennent des informations concordantes. Une source proche du dossier affirme d’ailleurs qu’elle serait interdite de territoire en Allemagne, sans que la date ni le motif de cette mesure aient jamais été rendus publics. Lesquelles, alors, sont ces informations ? Aucune n’est produite. Il faut croire sur parole. Or un argument qu’on ne peut vérifier est un argument qu’on ne peut contredire.

Un argument qu’on ne peut contredire ressemble à une décision arbitraire.

Cette objection n’a rien d’une chicane de procédure. Si Xenia Fedorova est un agent, alors il existe des traces : des financements, des instructions, des coordinations, des témoins, des actes, des relevés. Au final, c’est la seule chose qui sépare une opinion d’une opération, non ?

Depuis six ans, Nathalie Loiseau siège dans l’organe européen chargé d’établir les ingérences étrangères. Après six années passées à traquer précisément cela, aucun élément public n’est venu étayer ces accusations.

Le contraste avec la séquence de 2022 en devient saisissant. Pour interdire une chaîne, il avait fallu passer devant un juge européen. Pour confirmer cette interdiction, il avait fallu y repasser. Pour éloigner aujourd’hui une personne du territoire, aucun juge n’a eu à établir les faits qui lui sont reprochés avant que la décision ne soit prise.

Quelque part entre ces deux moments, l’exigence de preuve s’est perdue en chemin.

On objectera que Xenia Fedorova dispose de recours. C’est exact, et c’est précisément là que le bât blesse. Le juge administratif ne dira jamais si elle est un agent du Kremlin : il vérifiera seulement que le ministre n’a pas commis d’erreur manifeste en le supposant. Le recours n’est pas suspensif. Et l’administration pourra produire devant lui des « notes blanches », ces documents de renseignement sans signature ni date, dont on ne connaît ni l’auteur ni la source. Comment contredit-on ce qu’on ne peut pas lire ? Le contrôle existe donc bien. Mais il porte sur la décision, jamais sur les faits.

On nous oppose que la Russie emprisonne ses opposants, et qu’un défenseur de l’Ukraine n’aurait jamais pareille tribune à Moscou. C’est parfaitement exact.

Mais un pays qui se justifie en se comparant au Kremlin vient de se donner le Kremlin pour étalon. Nos libertés ne sont pas un accord commercial assorti de clauses de réciprocité. Nous ne les accordons pas parce que les autres les accordent, mais parce que nous sommes ce que nous sommes. Les indexer sur la conduite de Vladimir Poutine, c’est lui confier le soin de définir nos droits.

On nous dit encore que le groupe Bolloré a offert à Xenia Fedorova une visibilité sans véritable contradiction. Le diagnostic peut être juste. Mais le remède à un débat mal fait, c’est un débat mieux fait, avec des contradicteurs plus solides et des questions plus dures.

Une invitée n’a pas été assez contredite. Il faut donc l’expulser du pays ?

Restent les deux dernières phrases de l’entretien dans Le Point, qui sont les plus révélatrices. D’autres personnalités proches du Kremlin devraient faire l’objet de mesures similaires. Et le Rassemblement national entretient de vieux liens avec la Russie.

Nous nous demandions : qui après ? La réponse est venue sans qu’on ait besoin d’insister. La liste existe déjà, et elle est déjà politique. En un seul entretien, le propos a glissé de la menace contre les intérêts fondamentaux de l’État à un parti français qui pèse un tiers du corps électoral. Ce glissement a demandé vingt minutes.

Reste à poser les questions que tout le monde contourne.

Fin mai, le ministre de l’Intérieur expliquait qu’un titre de séjour de dix ans avait été renouvelé de plein droit, sans la moindre intervention, comme il s’en délivre tous les jours. Le 29 juillet, le même ministre signe un arrêté d’expulsion pour menace particulièrement grave et actuelle contre l’ordre public. Deux mois séparent ces deux déclarations. Qu’est-ce qui a changé entre-temps dans le comportement de Xenia Fedorova ? Ou faut-il chercher ailleurs ce qui a changé ?

Pourquoi l’arrêté plutôt que le tribunal, alors que la loi française réprime déjà l’intelligence avec une puissance étrangère, le financement occulte et la manipulation de l’information ? Pourquoi une campagne publique de deux mois et demi a-t-elle précédé la décision, quand un dossier aurait dû la précéder ? Et qui décidera, demain, quelles convictions rendent un séjour incompatible avec l’ordre public : quel ministre, quelle majorité, quelle époque ?

Regardons maintenant qui s’est indigné. Ceux dont l’affinité avec Moscou n’est un secret pour personne, et ceux qui l’employaient. Nul autre. Ni les sociétés de journalistes, ni ceux qui invoquent l’État de droit lorsque le calendrier s’y prête.

Voilà l’inconfort. Non pas d’être approuvé par des gens dont on récuse les motifs - cela arrive, et cela n’invalide rien - mais de constater que l’exigence de preuve n’est plus portée que par des voix qu’on peut disqualifier d’avance. Est-ce elles que ce silence accuse, ou tous les autres ?

Nous ne défendons pas Xenia Fedorova. Nous défendons la preuve.

Alors, pour notre démocratie, où est la menace existentielle ? À Moscou, vraiment ? Ou dans ce pouvoir de désigner sans démontrer, de retirer un droit sans qu’aucun juge n’établisse jamais les faits ?

Si Xenia Fedorova est un agent d’influence au service d’une puissance étrangère, qu’on le démontre. Si elle a violé la loi, qu’on la poursuive et qu’on la condamne. Mais si l’État renonce à prouver avant de punir, alors le problème ne s’appelle plus Xenia Fedorova. Il s’appelle l’arbitraire.

On nous l’a dit, il y a dix-huit mois, à Munich. Sur un ton que beaucoup ont jugé insupportable, par une voix dont nous ne partageons pas les convictions : la menace la plus sérieuse pour l’Europe pourrait venir de l’intérieur. Nous avons répondu par l’indignation. Ne fallait-il pas répondre, tout simplement, par la démonstration que cette analyse était fausse ?

Et pourquoi cette décision intervient-elle maintenant, dans un pays qui entre en campagne présidentielle, où les questions d’ingérence et de souveraineté pèseront lourd ? Chacun répondra selon son jugement.

Une démocratie n’est pas celle qui interdit le plus facilement ses adversaires. C’est celle qui est capable de démontrer publiquement leurs mensonges, devant un juge, preuves à l’appui.

Les idées fausses ne meurent jamais d’être interdites. Elles meurent d’être démontées en public, pièce par pièce, devant témoins. Jamais l’arbitraire ne clot un débat, toujours il le suscite.

Jamais la censure ne détruit des arguments. Toujours, elle les sublime.

En l’absence de preuves concrètes d’ingérences établies devant un juge, la France n’a pas besoin de faire taire Xenia Fedorova. Elle a besoin de lui répondre, d’aller débattre sur CNews, de produire ses preuves et de les faire examiner contradictoirement.

Une démocratie forte ne craint pas la contradiction. Elle craint l’absence de preuves.

Paul Corey