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Jimi Hendrix

Jimi Hendrix

Trois albums studio, quatre ans de célébrité, un contrat signé pour un dollar : le guitariste le plus imité du siècle n’a jamais vu sa fortune.

Johnny Allen Hendrix naît le 27 novembre 1942 à Seattle. Sa mère, Lucille Jeter, a dix-sept ans. Son père Al est mobilisé et apprend la naissance depuis un camp militaire ; à son retour en 1946, il rebaptise l’enfant James Marshall.

Pauvreté, déménagements, séparations, placements chez des parents. Lucille meurt le 2 février 1958 à trente-deux ans. Al interdit à ses fils d’assister à l’enterrement et leur sert un verre de whisky.

Sa première guitare est un ukulélé à une corde récupéré dans des ordures.

En 1958, il obtient une acoustique à cinq dollars, puis une électrique Supro Ozark l’année suivante. Gaucher, il retourne des instruments de droitier et inverse les cordes, geste technique qui deviendra sa signature sonore.

Il quitte le lycée Garfield en 1960 sans diplôme.

Arrêté deux fois en quatre jours pour avoir circulé dans des voitures volées. À dix-huit ans, en récidive, il risque une peine ferme. Les procureurs de Seattle pratiquaient couramment le marchandage avec les jeunes prévenus noirs : quitter la ville et s’engager valait classement du dossier. Le juge lui accorde une peine avec sursis, conditionnée à l’enrôlement.

Il signe le 31 mai 1961. Ce n’est pas une vocation, c’est une transaction judiciaire. Après huit semaines de classes à Fort Ord, il demande la 101e aéroportée.

Pour deux raisons. Le prestige d’abord : l’insigne Screaming Eagle est l’un des plus convoités de l’armée américaine. Pour un décrocheur de Seattle c’est la première distinction de sa vie. L’argent ensuite : le statut de parachutiste rapporte 55 dollars de plus par mois.

Il obtient l’insigne le 11 janvier 1962 après un peu plus de huit mois. En mai, son sergent écrit qu’il n’a aucun intérêt pour l’armée. Jimi est libéré en juin, après treize mois, jugé inapte: sommeil en service, absences aux appels, tir médiocre.

Mais il a rencontré un compagnon de scène, en novembre 1961, Fort Campbell, Kentucky. Un soir d’orage, le bassiste Billy Cox se réfugie sous le porche du Service Club n° 1. Il entend, par une fenêtre entrouverte, un soldat de dix-neuf ans jouer de la guitare, un son qu’il décrira plus tard comme un mélange de Beethoven et de John Lee Hooker. Il entre, se présente, emprunte une basse. Ensemble, ils attaquent « Soul Twist » de King Curtis.

La guitare de Jimi était une Silvertone Danelectro rouge portant le prénom d’une fiancée de Seattle, expédiée par le père de Hendrix à sa demande. Quelques semaines plus tard, Cox et Hendrix jouaient ensemble dans les clubs de la base.

En janvier 1962, les deux forment King Kasuals et écument les clubs de Clarksville, Tennessee. C’est la première fois que Hendrix est pris au sérieux comme musicien. Cox restera le seul lien continu de sa vie : il le rappelle en 1969 pour Woodstock, puis pour Band of Gypsys. Il jouera avec lui jusqu’à ses dernières semaines.

Suivent cinq années de seconds rôles sur le chitlin’ circuit, le réseau de salles où les musiciens noirs américains pouvaient jouer sous la ségrégation. Clubs, dancings, théâtres, granges, cabarets de province de la Nouvelle-Angleterre au Texas, avec une densité maximale dans le Sud et le Midwest. Le nom vient des chitterlings, les tripes de porc, plat de la cuisine afro-américaine née des bas morceaux laissés aux esclaves.

Jimi croise les Isley Brothers, Little Richard qui le renvoie pour lui avoir volé la vedette, King Curtis, Ike et Tina Turner. Salaires à la soirée, guitare en gage.

En octobre 1965, il signe avec le producteur Ed Chalpin un contrat de trois ans : un dollar d’avance, 1 % de royalties. Ce papier lui coûtera des années de procédure.

Été 1966, Greenwich Village, il joue au Café Wha? sous le nom de Jimmy James. Linda Keith le signale à Chas Chandler, bassiste des Animals qui se reconvertit dans le management.

Le 24 septembre 1966, Hendrix débarque à Londres. L’Experience se forme en octobre avec Noel Redding et Mitch Mitchell. « Hey Joe » sort le 16 décembre et atteint la sixième place britannique, « Purple Haze » la troisième en mars 1967.

Le 18 juin 1967 à Monterey, il asperge sa Stratocaster d’essence et l’incendie à genoux. L’Amérique découvre par l’Angleterre un musicien qu’elle avait ignoré pendant cinq ans.

En juillet, on le programme en première partie des Monkees : il tient huit dates. Electric Ladyland, en octobre 1968, devient son unique numéro un américain.

Le 3 mai 1969, il est arrêté à Toronto, héroïne dans son bagage. Acquitté en décembre.

Woodstock, contrat le plus élevé de l’affiche : 18 000 dollars et une clause interdisant à quiconque de jouer après lui. Les retards s’accumulent, il entre en scène le lundi 18 août vers 8 h 30 du matin. Des 400 000 spectateurs du week-end, il en reste trente à quarante mille. Il déforme « The Star-Spangled Banner » à la saturation.

Le 28 janvier 1970, au Madison Square Garden, il quitte la scène après deux morceaux. Quelques jours plus tard, à John Burks de Rolling Stone Magazine, il parle de la fin d’un long conte de fées et dit qu’il était très fatigué. Ce sera son dernier concert avec ce groupe et sa dernière apparition à New York.

Le 26 août 1970, il inaugure Electric Lady Studios à New York, environ un million de dollars engloutis dans un ancien club de Greenwich Village. Il y travaillera quatre semaines.

Le 18 septembre, Jimi nous quitte à vingt-sept ans, seize jours avant Janis Joplin.

Monika Dannemann, patineuse allemande rencontrée un an et demi plus tôt, le trouve inconscient au Samarkand Hotel de Notting Hill : neuf comprimés de Vesparax, dix-huit fois la dose prescrite. Décès constaté à 12 h 45, asphyxié par ses vomissures.

Le verdict des autorités est “ouvert”: le décès est constaté mais la responsabilité n’est attribuée à personne. L’affaire n’est pas classée comme criminelle sans être écartée non plus. Aucune poursuite n’est donc engagée mais cette absence de conclusion a nourri cinquante ans de spéculations

Monika Dannemann est la dernière personne à l’avoir vu vivant, la seule source sur ses dernières heures, et son récit a varié pendant vingt-cinq ans. Elle a bâti sur ce statut une position publique (interviews, livre, conférences) puis la thèse d’un assassinat. Elle a gardé la Stratocaster noire de Jimi dans son étui pendant vingt-trois ans. Elle est condamnée pour outrage à magistrat le 3 avril 1996 après avoir répété une diffamation - l’initiation de Jimi à la drogue - contre Katy Etchingham, anglaise, coiffeuse puis disc-jockey dans les clubs londoniens, précèdente compagne de Jimi. Monika se suicide deux jours plus tard dans sa voiture, à cinquante ans.

Il meurt sans testament. Trois albums studio de son vivant, plusieurs centaines de disques posthumes. Le contrat de 1965 vaut à Ed Chalpin les droits de distribution de Band of Gypsys.

Jimi Hendrix est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame en 1992.

Le catalogue musical Hendrix restera vingt-cinq ans aux mains d’avocats et de sociétés écrans, jusqu’à ce qu’Al Hendrix, aidé financièrement par Paul Allen, le reconquière par voie de justice en 1995.

Ainsi, Jimi Hendrix a passé cinq ans à jouer derrière d’autres, quatre ans à être copié par tout le monde, et l’éternité à enrichir des gens qu’il n’avait jamais rencontrés.

Paul Corey