Janis Joplin
Elle voulait seulement être aimée. Le monde en fit une légende.

Icône de la libération des années soixante, elle passa sa courte vie à quémander l’approbation de la ville qui l’avait humiliée.
Janis Lyn Joplin naît le 19 janvier 1943 à Port Arthur, Texas, ville de raffineries plantée au cœur de la Bible Belt. Père ingénieur, mère employée d’une école de commerce, foyer de classe moyenne respectable.
Aînée de trois enfants. Au lycée Thomas Jefferson, on la moque pour son acné, son poids, ses opinions.
Vers seize ans, elle découvre trois voix noires qui deviendront sa langue : Bessie Smith, impératrice du blues des années 1920 morte sans pierre tombale ; Leadbelly, bagnard libéré de la prison de Louisiane par un musicologue ; Big Mama Thornton, autrice de « Ball and Chain » et créatrice de « Hound Dog », payée environ 500 dollars pendant qu’Elvis empochait la fortune. Trois artistes spoliés ou oubliés dont une jeune Blanche du Texas fait son répertoire et son succès.
À Austin en 1962, elle vit au Ghetto, l’immeuble des beatniks de l’université. Des fraternités l’inscrivent au concours de « l’homme le plus laid du campus ». C’est là qu’elle croise Chet Helms, étudiant en rupture devenu routard. Il l’entend chanter, revient en janvier 1963, et ils partent en stop pour San Francisco. Il la fera monter sur scène dès la première semaine.
Deux ans à North Beach : folk, amphétamines, décrochage. Elle descend à quarante kilos. Ses amis se cotisent pour lui payer un billet de bus vers le Texas. Retour à Port Arthur en 1965 : sobriété, tailleurs, coiffure sage, projet de mariage et d’enseignement.
En juin 1966, Chet Helms la rappelle pour un groupe de San Francisco, Big Brother and the Holding Company. Elle repart. Helms lance L’Avalon Ballroom, un immeuble de deux étages où résidait une ancienne académie de danse. Parquet sur ressorts, pas de sièges, balcon en L, capacité officielle d’environ 500 personnes, largement dépassée les soirs de foule.
Chet Helms et Family Dog Productions la louent 800 dollars par mois et l’ouvrent en avril 1966. Concerts le jeudi, le vendredi et le samedi. C’est là que Janis Joplin monte sur scène avec Big Brother and the Holding Company le 10 juin 1966, six jours après avoir rejoint le groupe.
En septembre 1966, le groupe signe avec Mainstream Records, petit label, alors qu’il est en tournée et sans trésorerie. Le contrat est mauvais. Un album sort, personne ne l’écoute. Les 17 et 18 juin 1967, Monterey renverse la table : « Ball and Chain », une salle sidérée, les offres qui affluent de New York le lendemain.
Parmi les acheteurs, Albert Grossman. Ancien patron d’un club folk de Chicago, cofondateur du festival de Newport en 1959, manager de Bob Dylan et de Peter, Paul and Mary il est le négociateur le plus redouté du métier. Il prend le groupe à l’automne 1967, fait racheter le contrat Mainstream et décroche Columbia en novembre. Helms programme des salles, il ne gère pas des carrières internationales. Il sort de l’histoire.
Cheap Thrills paraît le 12 août 1968 : première place du Billboard, un million d’exemplaires le premier mois. L’Avalon ferme trois mois plus tard, faute de licence et d’argent. Janis quitte Big Brother dans la foulée. Grossman lui construit une carrière solo, deux groupes successifs, des cachets multipliés.
Le 16 novembre 1969, à Tampa, Janis prend à partie les policiers qui rassoient le public et finit arrêtée pour propos « grossiers et indécents » : 504 dollars de caution, 200 dollars d’amende, charges annulées. À Woodstock, en août, elle entre en scène à deux heures du matin, alcool et héroïne dans le corps. Sa prestation est écartée du film.
En août 1970, au sommet, elle retourne à Port Arthur pour les dix ans de sa promotion et raconte aux journalistes les moqueries d’autrefois. Elle enregistre Pearl à Hollywood jusqu’au 1er octobre. Le 3 au soir, elle grave a capella « Mercedes Benz », satire de la prière consumériste.
Le 4 octobre, on la trouve morte chambre 105 du Landmark Motor Hotel : héroïne quasi pure, dix fois trop forte. Vingt-sept ans, seize jours après Hendrix.
Pearl paraît le 11 janvier 1971 et reste neuf semaines numéro un. « Me and Bobby McGee » devient son unique premier rang, à titre posthume. Quatre albums, quatre ans de carrière.
Son testament réservait 2 500 dollars à une fête. A l’époque, de quoi vivre plusieurs mois. Avec une seule consigne : que ses amis puissent s’amuser une fois qu’elle serait partie. La famille avait déjà enterré Janis à sa manière, funérailles privées et cendres dispersées le 13 octobre au-dessus du Pacifique.
La sienne a lieu le 26 octobre 1970 au Lion’s Share, un club de San Anselmo où elle avait chanté, un lundi, jour de fermeture, seul créneau disponible. Entre 200 et 300 invités : Big Brother, Full Tilt Boogie, des membres du Grateful Dead et de Quicksilver, des Hell’s Angels, sa sœur Laura. Des brownies au haschich circulent à l’insu de plusieurs convives.
Les cartons d’invitation tiennent en quatre mots : « Drinks are on Pearl » - c’est Pearl qui régale. Pearl était son surnom, son personnage de scène, et le titre de l’album qu’elle finissait d’enregistrer quand elle est morte.
Une morte payait la tournée de ses propres amis. Laura Joplin écrira que chacun se forçait à la gaieté et retombait dans les conversations à voix basse.
En 1995, la société Mercedes-Benz achète les droits de sa chanson pour vendre une nouvelle gamme de berlines. Le magazine Time classe le spot huitième meilleure publicité de l’année. Le poète Michael McClure, auteur du texte original, refuse de le regarder. Ainsi, la satire du matérialisme devient argument de vente auprès de la génération qui l’avait adoptée.
Janis Joplin a vendu à une époque l’idée que la liberté se prend sans permission, tout en réclamant jusqu’à la fin celle d’une petite ville texane. Et sa moquerie du luxe a fini en jingle automobile.
Paul Corey